Top 100 : Partie 11 (mon Top 10)

N°10 :  X-MEN / ALPHA FLIGHT #1-2   (1985)


(Claremont / Smith / Wiacek)

Il me semblait normal de faire entrer dans ce Top 10 les X-Men. Comme beaucoup de lecteurs de comics de ma génération, c’est en effet par le biais des mutants que ma passion des comics et du medium s’est attisée. Le côté soap de la bande dessinée au côté duquel se côtoient réflexions légères sur la société, science-fiction et évolution des personnages résume parfaitement ce qu’à l’époque j’adorais lire.
C’est le socle principal de ma culture comics, certainement ce qui m’a rendu accro et qui fait que trente ans plus tard, j’en arrive encore à pester contre le traitement actuel de tel ou tel personnage. Les X-Men m’ont véritablement accompagné durant toute mon adolescence, j’ai grandi avec eux, vibré, découvert, réfléchi avec cette bande dessinée de Chris Claremont, Byrne, Cockrum et Smith. Et ces histoires auront toujours une place spéciale dans mon cœur, ce sont elles qui ont allumé la flamme et l’ont entretenue jusqu’au point où elle ne pourra jamais s’éteindre. J’ai d’ailleurs toujours le même sentiment quand j’entre dans un comic-shop qu’il y a trente ans, lorsqu’impatiemment j’allais chez mon marchand de journaux voir si le dernier Special Strange était arrivé! Et je pense que si je n’avais pas été fan des X-Men ou des Teen Titans, j’aurais tout simplement arrêté de lire des comics vers l’âge de dix-huit ans et je n’aurais pas évolué dans mes attentes de lecture, j’aurais de fait raté tout le reste.
Des sagas mutantes qui auraient leur place ici, je pourrais en sortir facilement une dizaine (DARK PHOENIX, MADELYNE, DAYS OF FUTURE PAST, X-MEN/MICRONAUTS ; X-TINCTION AGENDA ) et j’ai déjà choisi GOD CREATES MAN KILLS comme histoire de référence de la franchise mutante qui m’a tant apporté. Pour ce Top 10, où tout est permis, c’est cette fois-ci X-MEN / ALPHA FLIGHT qui trouve sa place au pied du classement car c’est certainement celle pour laquelle j’ai le plus d’affection.
Cette mini nous montre clairement tout ce qui a fonctionné à l’époque bénie de l’âge d’or mutant (que je situerai en gros de la transformation de JEAN en PHENIX jusqu’à SECRET WARS II ).
Elle oppose deux grandes équipes (X-MEN et ALPHA FLIGHT donc) à LOKI, le dieu Asgardien du mensonge, qui va proposer à un groupe d’humains « normaux » d’obtenir des pouvoirs. Son but : créer un nouvel âge d’or pour l’humanité! Mais que peut-on attendre d’un personnage aussi retors ? L’intrigue est , comme souvent dans les scénarii du CLAREMONT de l’époque, à double sens. En plus d’une histoire solide, on peut retrouver ici une réelle réflexion sur la place des mutants dans le monde MARVEL et sur leur différence par rapport aux humains qui les entourent. C’est donc une réflexion sur le pouvoir, le surhomme et donc tout simplement l’humanité ! Après, le sujet n’est pas non plus poussé à l’extrême, on reste dans du comics mainstream, mais pour moi, à l’époque, c’était vraiment profond. Jusqu’où peut-on aller dans la notion du sacrifice pour le bien commun?
Car toute médaille possède son revers et l’origine des pouvoirs des humains va avoir de lourdes conséquences pour les personnages issus de la magie.
On imagine bien évidemment la fin, même si nos héros sont quand même assez partagés. MADELYNE PRYOR, humaine et femme de Cyclope, qui se sent bien inférieure par rapport à son mari et à ses amis puisqu’elle n’a pas de pouvoir, se voit donner le moyen d’être enfin à la hauteur (d’ailleurs, elle devient graphiquement plus grande que lui). De plus, SCOTT et les autres peuvent enfin mener une vie normale puisque ils ne sont plus l’exception. Le prix est malheureusement trop élevé, et c’est encore une fois le choix du sacrifice et de la grandeur d’âme que vont faire nos personnages préférés.
Tout cela est saupoudré de petits moments qui continuent à ancrer ces personnages profondément dans mon esprit et mon cœur (MADDIE et SCOTT, MALICIA et NORTHSTAR, RACHEL et son père) qu’on prend plaisir à voir évoluer sous nos yeux. On pourra peut-être reprocher à CLAREMONT de ne pas avoir traité la DIVISION ALPHA aussi bien que les X-MEN, même si il semble avoir une affection particulière pour TALISMAN. Le pire c’est qu’il trouve le moyen de faire avancer son intrigue, puisque c’est dans cette mini-série qu’on apprend la grossesse de MADELYNE (enceinte du futur petit CABLE).
La valeur ajoutée et le fait que cette histoire se retrouve tout en  haut du classement c’est bien évidemment PAUL SMITH, qui n’a jamais été aussi bien encré que par BOBN WIACEK et qui nous donne des planches particulièrement magnifiques, son style faisant mouche à chaque case. Incroyable le nombre de détails qu’on peut retrouver en relisant ce comics. Il fait passer de l’émotion et arrive vraiment à un niveau que je n’ai plus retrouvé chez lui après (mais c’est une question de goût.) Et quelle émotion !
Oui, X-MEN/ ALPHA FLIGHT est réellement le concentré de ce que j’adorais à l’époque, et qui, des dizaines d’années plus tard reste toujours aussi émouvant. Une histoire bien gérée, des personnages attachants, un choix terrible et surtout, beaucoup d’humanité !  C’est ma petite madeleine, tout simplement.

N°9 : CRISIS ON INFINITE EARTHS  (1985)


(Marv Wolfman / George Perez / DickGiordano- Mike Decarlo- Jerry Ordway)

Evidemment, lorsque l’on parle de crise et d’événement cosmique chez les super-héros, c’est CRISIS qui s’impose dans mon esprit, non seulement parce que c’est une superbe histoire, mais qu’en plus elle a définitivement modifié des choses dans l’univers DC.
A mon sens, ce CRISIS reste inégalé au niveau de l’histoire et d’implication émotionnelle, que ce soit chez MARVEL ou chez DC. C’est certainement la toute première fois qu’une compagnie se lançait dans un crossover d’envergure afin de redéfinir de manière cohérente son univers, avec des artistes au top de leur forme. D’ailleurs, j’ai un peu l’impression que Crisis On Infinite Earths a été le chant du cygne de Marv Wolfman, qui n’a plus sorti de très bonnes histoires après cela, comme s’il avait tout donné pour cette saga.
Vous imaginez un peu le challenge auquel se sont confrontés les deux artistes ? Redéfinir tout l’univers DC en faisant une saga qui tienne la route et en permettant aux lecteurs nouveaux comme anciens de raccrocher le bon wagon.
Car ce qui est exceptionnel (et qui frappe encore plus quand on s’est enfilé la plupart des events récents chez les deux compagnies), c’est qu’en plus de ça l’histoire est parfaitement accessible même si on ne connait pas ou peu les personnages. Pas besoin d’avoir lu du FLASH pour être ému par son destin, pas besoin d’avoir lu SUPERMAN depuis les années 40 pour comprendre que la mort de SUPERGIRL est un événement majeur.
Comment arriver à faire en sorte que le lecteur soit aussi impliqué ? Tout simplement en se concentrant au départ sur des nouveaux personnages (LYLA, PARIAH) puis en installant une menace petit à petit et en redonnant la main aux héros au fil des épisodes.
C’est certainement la mini-série vendue comme « incontournable » et qui a effectivement tenu toutes ses promesses, puisque ses conséquences ont été ressenties pendant des années avant ce fucking rebot du new 52. Mort de SUPERGIRL, mort de BARRY ALLEN, une seule terre, ce sont des concepts qui ont duré plus de vingt ans avant que JOHNS, MORRISON, LEE et DAN DIDIO ne viennent tout casser. C’est quand même assez rare là aussi de voir une histoire avoir une influence sur la trame d’une firme pendant plus de vingt ans. MARVEL ne l’a d’ailleurs jamais réussi, si on peut comparer les deux firmes et si on ose la comparaison CRISIS/SECRET WAR).
Disons que plutôt que de se servir d’un artifice assez banal (IT’S MAGIC ! ), DC a réussi à rendre crédible la réunion de toutes les terres parallèles en une seule, sans trop avoir de problèmes de continuité. (Bon, il faudra que JURGENS repasse quelque temps plus tard avec ZERO HOUR pour finaliser la chose, mais rien de bien grave.)
C’est quand même fort.
Il faut d’abord féliciter MARV WOLFMAN, qui est le prototype même du scénariste de comics grand public : des idées, un bon sens des dialogues (même si certains ne sont pas d’accord)  et des situations émouvantes sans pourtant sortir une histoire géniale. Il est quand même capable d’entretenir le suspense jusqu’au bout, coupant son récit en deux parties (la deuxième partie du récit étant à mon sens peut être un peu plus faible que la première). On pourrait se dire que ça traîne en longueur : pas du tout ! WOLFMAN, par le destin de BARRY ALLEN ou d’autres personnages plus secondaires arrive à entretenir le suspense jusqu’au bout sans qu’on se fatigue un seul instant.
Il faut aussi dire qu’il est grandement aidé par le style homérique des planches de PEREZ qui excelle dans les batailles rangées comprenant 250 personnages. On est graphiquement plus que servi par l’artiste et par l’association des deux auteurs, qui nous ont livré pour leur premier essai l’event ultime, celui que tout le monde essaye de copier depuis plus de vingt ans sans jamais y arriver. INDISPENSABLE on vous dit.
C’est un bouquin que j’ai lu et relu et l’un de mes premiers achats en VO un jour que je me trouvais à Paris !

N°8 : ELEKTRA ASSASSIN (1986)
 

(Miller / Sienkiewicz)

Ce gros pavé, à la base mini-série en quatre parties et publié chez DELCOURT en VF est celui qui m’a fait ouvrir les yeux sur le talent hors-norme de BILL SIENKIEWICZ. En effet, à l’époque jeune lecteur du magazine TITANS,  j’ai eu la désagréable surprise de découvrir que un de mes dessinateurs préférés, SAL BUSCEMA était remplacé par un inconnu, BILL SIENKIEWICZ (oui, je sais, cette phrase peut maintenant prêter à sourire), que je trouvais totalement incompréhensible sur la série NEW MUTANTS (il faut dire aussi que les coupes terribles de LUG n’ont pas aidé et que j’avais une petite douzaine d’années). Je crois que j’avais même écrit au courrier des fans de TITANS pour demander s’ils pouvaient enlever ce dessinateur (j’étais jeune et naïf je l’admets). Les années passèrent, le film BATMAN de TIM BURTON débarque sur les écrans, déclenche un regain d’intérêt pour les super-héros et quelques maisons d’édition commencent à publier du comic-book en librairie VF sous le label COMICS USA ou DELCOURT. FRANK MILLER était déjà devenu une mégastar et c’était donc plutôt pour lui que j’avais acheté ce ELEKTRA, en dépit de la présence de ce dessinateur que je n’aimais pas du tout !
Et là, certainement parce que j’avais quelques années de plus ou que je n’étais jamais réellement sorti des super héros et des choses standard, cet ELEKTRA m’a pris complètement par surprise. J’ai compris qu’on pouvait faire énormément de choses avec les dessins plutôt que de simplement suivre les indications du scénariste. Que le graphisme pouvait être différent de ce que proposaient les Byrne ou Perez, que le storytelling c’était autre chose que de dessiner du mieux possible ce que le scénariste disait (oui, encore une fois, j’étais jeune et j’adorais écrire des histoires, en revanche je ne savais pas dessiner, ce qui explique que j’étais plus attiré par les histoires que par les dessins).
Le plot est pourtant assez basique : notre guerrière/ninja/tueuse à gages se retrouve au beau milieu d’une tentative de destruction de l’humanité par les agents de « la bête », un démon qui a pris possession du président des USA ! A première vue, cela n’a rien de véritablement exceptionnel mais tout le talent de BILL SIENKIEWICZ, c’est de transformer une histoire simple et linéaire en quelques chose de tordu , et qu’on peut appréhender de dizaines de manières différentes. Je reste d’ailleurs toujours persuadé que le plus gros du travail a été fait par le dessinateur plutôt que par le scénariste, surtout lorsqu’on lit STRAY TOASTERS, du même BILL, qui en terme de structure narrative est le frère jumeau de ELEKTRA.
SIENKIEWICZ essaye tout, il tente des montages, des cadrages, du dessin pur, de la peinture, des ellipses, tout y est et c’est une véritable splendeur pour les yeux.
Et c’est surtout qu’il fait fonctionner le cynisme de l’histoire de MILLER impeccablement, rendant et poussant les limites juste ce qu’il faut pour que cela ne tombe pas non plus dans le grand guignol. SIENKIEWICZ maîtrise son truc de bout en bout.
Ajoutez à cela un scénario classique mais inspiré, de très bons dialogues accrocheurs, une traduction impeccable et vous obtenez là aussi une bande dessinée indispensable.

 

N°7 :  BONE  (1991)


(Jeff Smith)

BONE est un monument. Point.
C’est le résultat de plus d’une dizaines d’années de travail de  JEFF SMITH qui réalise scénario et dessins de cette fresque titanesque qui a pour personnages principaux trois petits bonhommes blancs avec un gros nez et des gros yeux. On n’est plus vraiment dans le super-héros mais c’est aussi ça qui est bien !
Pour ceux qui ne connaîtraient pas, FONE BONE, PHONEY BONE et SMILEY BONE ont été obligés de fuir BONEVILLE et se retrouvent dans un pays étrange qu’une âme maléfique tente de conquérir. Avec l’aide d’une jeune fermière et de sa grand-mère, ils vont vivre des aventures tout à fait palpitantes, à mi-chemin entre LE SEIGNEUR DES ANNEAUX  et LES AVENTURES DE PICSOU !
Toute l’histoire de BONE a été récemment regroupée dans une anthologie assez épaisse (1400 pages) en noir et blanc, qui ne gêne en aucune façon le plaisir de la lecture, les dessins de SMITH s’y prêtant plutôt bien !
BONE est un concentré de tout ce qu’on peut aimer dans les comics : de l’action, de l’aventure, de l’humour, de la poésie, un scénario long mais passionnant. Le tour de force c’est qu’on peut lire BONE d’une seule traite, on ne s’ennuiera absolument pas, SMITH trouvant toujours un élément pour nous captiver ou nous donner envie d’aller encore un petit peu plus loin avant de refermer le livre. On peut aussi lire quelques chapitres à la fois, en allongeant le plaisir de lecture et on n’oubliera absolument rien, tellement l’intrigue est forte et les personnages attachants. J’ai personnellement lu BONE en deux fois,  avec peut être deux ou trois mois d’écart entre la première et la deuxième partie de ma lecture, et à ma grande surprise, je n’ai absolument pas eu besoin de reprendre un peu en arrière. On est tout de suite re-capturé par l’histoire et on a l’impression d’avoir arrêté sa lecture la veille. C’est quand même assez troublant d’en être arrivé à une telle fluidité dans le concept. Cela fonctionne parfaitement mais on n’est pas au bout de nos surprises, car en dehors du fait de livrer des personnages imaginaires ou non-humains tout à fait mignons (même les RATS GAROUS, les monstres de base de l’histoire sont jolis), SMITH dessine aussi beaucoup de personnages à forme humaine sublimissimes, comme THORN la jolie fermière ou sa grand-mère. Et c’est très surprenant Certains de ses personnages secondaires, comme ROQUE JA ou KINGDOK, sont absolument parfaits du point de vue du design.
En fait, SMITH nous sort complètement du cliché COMIC BOOK de FANTASY pour nous plonger dans un récit parfaitement somptueux, qui vous procurera beaucoup de petits moments jubilatoires et qui, en plus, pourra définitivement plaire à votre petite amie ou à vos voisins. BONE est un livre que chacun peut apprécier, tellement les facettes narratives sont nombreuses et simple d’accès. Et chaque nouveau personnage qui est introduit est une véritable réussite conceptuelle et artistique, il n’y a pas un seul accroc, un seul événement un peu poussif ou redondant durant ces 1500 pages, et pourtant, cela reste un récit de fantasy qui égrène tous les poncifs du genre.
Une réussite totale !

N°6 :HOWARD THE DUCK (1971) 

(Steve Gerber/ Frank Brunner- Gene Colan)

C’est là qu’on se rend compte qu’INTERNET est un outil formidable.
En effet je ne connaissais d’HOWARD THE DUCK que ce que j’avais pu lire pendant le crossover ONSLAUGHT ou par le biais du film, la série n’ayant jamais été publiée en France (tout du moins je n’y ai jamais eu accès). De la même manière STEVE GERBER était pour moi un scénariste pas toujours génial, que j’avais pu lire il y a très longtemps sur la série LES DEFENSEURS de chez AREDIT/ARTIMA et un peu sur DAREDEVIL. Un scénariste quelconque en fait.
Mais en surfant sur Internet et en naviguant sur les forums de comics et leur section rétro (buzzcomics pour ne pas le nommer), voilà qu’on me répète à longueur de sublimes posts que GERBER est un scénariste absolument prodigieux aux idées totalement en opposition par rapport à ce qui se faisait à l’époque. Je tentai donc l’essential HOWARD THE DUCK (gros pavé en noir et blanc au format dictionnaire qui reprend l’intégralité de la série), car j’avais remarqué que la majorité des dessins étaient signés GENE COLAN, un de mes dessinateurs préférés, surtout en noir et blanc !
Et là, j’ai vraiment eu l’impression de découvrir quelque chose de tout nouveau! J’avais déjà lu des comics cyniques, politiques, mais tout était assez récent, issu la plupart du temps de la ligne Vertigo. Disons que je me suis rendu compte ce jour-là que certains scénaristes des années 70 étaient nettement plus engagés politiquement que ceux des années 90 ou 2000 mais que ces nuances m’avaient, à l’époque, totalement échappées.
En lisant HOWARD on se rend compte que le cerveau de STEVE GERBER non seulement foisonne d’idées bizarres et baroques, quasiment toutes issues de la parodie, mais qu’en plus de ça, le scénariste dénonce les problèmes de la société de l’époque à travers ce prisme totalement décalé. Et tout y passe ; la politique, les comics d’horreur, la sexualité, la littérature, les promoteurs véreux, l’argent, etc…..
Je pense que ce HOWARD THE DUCK est la bande dessinée qui résume le mieux son travail et son écriture.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas, HOWARD est donc un habitant de la planète DUCKWORLD, qui se retrouve sur Terre après un affaissement de la réalité. Il ne peut donc plus retourner chez lui et va donc devoir apprendre à vivre sur Terre, avec tous les « singes glabres » qui l’entourent.
C’est l’utilisation d’un œil extérieur et provocateur qui permet donc à GERBER de dénoncer les problèmes de l’époque. Et il n’a peur de rien, car ce sosie de Donald est bagarreur, fume, jure et surtout assume son attirance ambigüe pour la serveuse terrienne tout en rondeurs BEVERLY (ambiguïté qui sera d’ailleurs de plus en plus explicite au fil des années et des épisodes). On n’est plus dans le cadre d’un comics pour jeunes adolescents et pourtant c’est publié, à l’époque par Marvel !
La provocation ultime, c’est lorsque GERBER fait un arc où HOWARD se présente aux élections lors de la campagne 1976 avec le slogan GET DOWN AMERICA (Amerique, couche toi ! )!
C’est simple, un tel comics ne pourrait absolument pas être publié de nos jours par Marvel, ni même par DC comics, tous deux trop embourbés dans leur volonté de créer des franchises et donc de ne publier que des séries aseptisées rentrant dans le même moule, accompagnées toutefois de séries plus petites et souvent intéressantes, mais pas du tout mises en avant et annulées au bout de six mois! Il faudrait donc chercher du côté des éditeurs indépendants.
Toutefois, MARVEL se retrouve quand-même dans une position assez inconfortable au bout de quelques mois : ils ont un titre qui fait le buzz et dont on parle ailleurs que dans la sphère comics mais avec un scénariste totalement incontrôlable. De plus DISNEY commence à voir d’un œil mauvais la ressemblance entre ce canard et le leur, beaucoup plus politiquement correct, ce qui est assez drôle en 2016 puisque c’est même Disney (qui a racheté Marvel) qui va le faire apparaître dans le film les Gardiens de la Galaxie.
MARVEL va finalement arrêter les frais au bout d’une trentaine de numéros et lancer HOWARD dans un magazine pour lecteurs plus avisés. Mais finalement GERBER s’en va et personne n’osera reprendre ce canard. L’équation est simple : HOWARD = GERBER et ce dernier va se mettre furieusement en pétard lorsque la MARVEL va utiliser son personnage sans son accord quelques années plus tard. Il ira même jusqu’à s’associer avec JACK KIRBY pour collecter des fonds et attaquer Marvel pour récupérer les droits d’Howard en créant un autre canard (DESTROYER DUCK), il ira même jusqu’à prétexter que le Howard de Marvel n’est qu’un clone dans une bande dessinée chez IMAGE avec la complicité d’ERIK LARSEN.
Ce qui est réellement bluffant à la relecture, c’est de constater que Steve Gerber possède dans les années 70 toute la panoplie des auteurs un peu provocateurs actuels (ENNIS et autres) tout en restant quand même dans le cadre de ce que la MARVEL de l ‘époque et les comités de censure lui demandaient. C’est à mon sens beaucoup plus difficile à faire et beaucoup plus réfléchi, en fait le scénariste dynamite tout simplement les codes du genre et impose ses opinions politiques tout en restant dans les contraintes imposées pat le medium : il ne franchit pas la ligne, il met juste un pied dessus et la repousse (D’ailleurs, lorsqu’on lui donnera totale liberté plus tard, au sein de la ligne MAX ou chez des indépendants, le trait devient trop caricatural pour avoir encore une portée autre que de la simple provocation).
Une série essentielle, qui permet à tous les lecteurs de découvrir les déboires cyniques d’un canard mélange de Homer Simpson et de Hunter Thompson et surtout, de découvrir ou de redécouvrir la plume acérée de STEVE GERBER et les dessins magiques de GENE COLAN (THE GENE GENIE) et du trop oublié FRANK BRUNNER. Car graphiquement, c’est aussi un festival. Frank Brunner lance la série mais c’est surtout Gene Colan qui va lui donner une véritable identité artistique, son style pourtant assez cinématographique mélangeant sans aucune difficultés personnages de cartoon et humains.

5 : HOUSE OF SECRETS #1-25 + FAÇADE #1-2(1996)



(Steve T. Seagle/ Teddy Kristiansen avec aussi D’Israeli, Guy Davis, Duncan Fegredo, Christian Hojgaard, Dean Ormston)

J’avais découvert cette série au milieu des années 90 lorsque les éditions LE TEMERAIRE s’étaient lancées dans des adaptations VF de titres VERTIGO et j’avais déjà été surpris par la qualité de cette histoire. J’étais d’ailleurs persuadé que c’était une mini-série. J’ai découvert plus tard que cette version de HOUSE OF SECRETS (à la base une série anthologique des années 70 composée de récits d’horreur)  avait duré 25 épisodes plus une minisérie, et que DC avait tout regroupé dans un OMNIBUS de 750 pages.  Je me suis donc empressé de l’acheter dès sa sortie.
Steve Seagle est pour moi l’un des scénaristes les plus doués de sa génération mais tristement oublié. Il avait relancé ALPHA FLIGHT de fort belle manière, produit un run intriguant de UNCANNY X-MEN avec CHRIS BACHALO interrompu pour raisons éditoriales et proposé quelques aventures de SUPERMAN  dont le fameux IT’S A BIRD avec déjà TEDDY KRISTIANSEN. Je sais que désormais il travaille pour sa boîte de production MAN OF ACTION avec Joe Kelly et Duncan Rouleau, notamment sur la série BEN TEN et c’est bien dommage de ne plus voir son nom dans les comic-books car il a définitivement au vu de son travail quelque chose à apporter.
Aux dessins, c’est TEDDY KRISTIANSEN qui signe la quasi-totalité de la série, que l’on avait pu remarquer  sur SOLO, IT’S A BIRD ou encore GRENDEL et qui a un style très particulier, tout en angles, en esquisses et qui fait définitivement plus penser à un peintre qu’à un dessinateur de comics. Il est parfait pour des séries sombres et adultes.
Trouvé à vraiment pas cher (40€ fdp inclus, ce qui est relativement donné pour un omnibus de ce type), je me suis lancé dans sa lecture quasi instantanément.

Rain Harper, une jeune fille à problèmes, débarque à Seattle et rencontre Traci, une autre adolescente paumée. Elle  va s’installer (squatter) avec elle dans une vieille maison abandonnée au bout de la rue. Dès la première nuit, Rain se rend compte que cette demeure n’est pas vraiment comme les autres puisqu’elle contient notamment un tribunal fantôme dont le but est de faire avouer à leurs condamnés leur plus lourds secrets.

Le résumé est assez basique et comme vous pouvez vous en douter, c’est nettement plus complexe que ça. Il s’agit un peu à l’instar de SANDMAN d’une succession d’arcs entourés de numéros solos indépendants et pas chronologiques. L’Omnibus est un superbe objet, avec un nombre de bonus assez satisfaisant à la fin (une bonne quarantaine de pages) avec des esquisses, des bouts de scripts, des couvertures alternatives, des recherches. C’est vraiment un très joli ouvrage. Et c’est tant mieux car l’histoire le mérite.

L’arc FONDATION, composé des épisodes 1 à 5 et déjà publié en VF est donc celui qui nous présente la série. Et le nom est particulièrement bien trouvé. Dans ces cinq épisodes, SEGALE et KRISTIANSEN nous expliquent tout, introduisent les personnages et le fonctionnement de la maison. Le scénariste joue bien évidemment avec la notion de secret, présente en chacun de nous tout en décrivant des personnages assez forts. Si au départ ils peuvent sembler un peu caricaturaux (l’adolescente violée, l’autre tyrannisée par sa famille, le groupe de rock indé avec les cheveux gras) on se rend très vite compte qu’il y a beaucoup de mensonges et que ces derniers sont clairement plus complexes qu’eux-mêmes ne  le prétendent. C’est tout le sel de la série d’ailleurs. Clairement, Rain a des choses à cacher et c’est tellement bien amené qu’on reste collé au bouquin pour savoir ce qu’est réellement la vérité.
On est clairement dans le ton d’un comics indépendant des années 90, mais avec un réel supplément d’âme, contrairement à pas mal de productions plus tardives qui surfent sur ce thème (les exemples sont légion). Ce premier arc est véritablement impressionnant de qualité, avec une histoire maîtrisée de bout en bout et surtout des dessins à tomber par terre.
On peut aussi brièvement parler de l’épisode 7, qui présente cinq histoires parallèles en rapport avec la construction de la maison et qui peut faire penser au premier abord que c’est, comme dans le film de RESNAIS, la maison le principal acteur de la série.
L’arc THE ROAD TO YOU: GETTING THERE (épisodes 8 à 10 inédits en VF) correspond à celui où les artistes commencent à véritablement façonner l’identité de leurs trois héros (Rain, Traci et Ben, un des musiciens du groupe). Rain s’échappe de la maison et entraîne ses amis dans un road-movie qui va non seulement renforcer leurs liens, mais aussi épaissir le mystère autour de la jeune héroïne. Celle-ci apprendra à ses dépens qu’on ne peut pas échapper aux secrets et au tribunal. Et l’on apprend par la même occasion que la maison est partout ! C’est vraiment très bien et très rythmé.
Les épisodes 11 à 16 se concentrent sur chacun des membres du tribunal fantôme de la maison.  Ce sont des histoires indépendantes, avec quelques artistes qui prêtent main forte à Kristiansen et dont le style correspond à l’histoire (Dean Ormston pour un épisode se passant en mésopotamie ancienne, Guy Davis pour l’histoire de RUBY qui se situe dans les années 50 et Christian Hojgaard, au style assez semblable à celui de Kristiansen, pour la Rome Antique). C’est plutôt intéressant mais cela n’apporte pas grand-chose à l’intrigue. Comme Gaiman sur Sandman, Seagle profite du format de sa série pour pouvoir raconter ses propres histoires, celles qu’il a envie d’écrire. La dernière, centrée sur le « personnage » de Plyck, une petite flamme à cinq doigts est juste époustouflante dans la recherche et dans l’envie de proposer quelque chose de différent. En forçant un peu le trait, il est comparable aux épisodes les plus barrés de MOORE sur PROMETHEA, avec des explications psycho-métaphysiques et une volonté de proposer un numéro terriblement innovant et exigeant.  C’est un réel bonheur.
Cet arc est suivi par la seconde moitié des épisodes 11 à 16 (THE ROAD TO YOU:  BEING THERE) qui continue l’histoire de Rain, Traci et Ben et qui lève un bout du voile sur le passé de la première. Là aussi, c’est vraiment très rythmé et le suspense est haletant. Ce qui est véritablement excellent, c’est que chaque épisode ne se lit pas en dix minutes. C’est très exigeant en termes de lecture, avec beaucoup de cases et de textes sur chaque page. D’ailleurs, le fait d’avoir publié ces histoires en format OMNIBUS (un peu plus grand que le format comics classique) est parfait.
On enchaîne avec les épisodes 17 à 19 (THE ROAD TO YOU : LEAVING THERE) qui ferme le triptyque THE ROAD TO YOU et qui apporte quelques éclaircissements. Ces trois arcs sont vraiment parfaits et peut être encore meilleurs que le premier.
A l’issue de ces trois histoires, on est totalement absorbé par l’histoire et en totale empathie avec chacun des membres du trio.
S’en suit l’arc BASEMENT (épisodes 21-23) qui va véritablement relancer la série et donner encore une fois plus de dimension à Rain, qui finalement crache son secret le plus intime, celui en rapport avec sa mère. C’est peut-être l’arc le moins réussi, dans la mesure où l’on se demande si Steve SEAGLE n’a pas appris au milieu que la série allait s’arrêter. Il propose une fin un peu en dessous, nous révélant le secret de Rain qui tombe, pour mon goût, un peu à plat. Il faut dire que sa construction a tellement bien été menée depuis le début qu’on s’attend à une révélation énorme, et ce n’est pas le cas. SEGALE finit son récit dans le numéro 24 (ATTIC) avec une fin très ouverte, comme on pouvait s’y attendre et où c’est au lecteur de choisir.
C’est un numéro très fort, avec une Rain entre la vie et la mort.
S’en suit la mini-série FACADE, réalisée deux ans plus tard et où SEGLE et KRISTIANSEN reviennent sur des points qui n’ont pas été encore résolus, notamment la relation entre Rain et son père. C’est une nouvelle histoire, avec les mêmes protagonistes mais un cast étoffé qui permet aussi à Rain d’en finir une bonne fois pour toutes avec ce tribunal fantôme. C’est juste brillant. Et l’histoire est définitivement close à la fin du deuxième épisode. C’est un pur bonheur.

Bon, que dire si ce n’est que c’est véritablement un voyage merveilleux.  Tout ce qu’on peut aimer (enfin, tout ce que j’aime) dans les histoires de VERTIGO est là, que ce soit un scénario recherché, ambitieux et inventif avec une réinvention moderne d’une vieille série et d’un vieux concept. Les personnages sont particulièrement attachants et on ne tombe jamais dans le sur-pathos (ou alors c’est fait exprès) et le thème du secret est véritablement exploité au maximum.
Et quels dessins, enfin, quelles œuvres d’art !
Kristiansen est juste énorme car il arrive à lier peinture avec storytelling. C’est peut être parfois un peu confus, mais c’est très rare et la moitié de ses planches pourraient être un tableau. On se rapproche de DAVE MC KEAN, mais avec un style plus anguleux et parfait pour ce genre d’histoire. Kristiansen est grand, qu’on se le dise.  D’ailleurs, la mini façade est une succession de peintures du plus bel effet. Je ne peux pas vraiment en parler plus, le mieux c’est d’aller voir les cases un peu plus bas pour vous faire une idée.
On ne peut que conseiller à tout le monde de se jeter dessus, procurez-vous l’OMNIBUS, il n’a pas fonctionné et doit se trouver à pas cher. C’est une histoire en plus complètement dans l’air du temps (où le comics pseudo-indé est roi)  qui mériterait clairement d’être publiée en VF.

Parce que ce n’est pas tous les jours qu’on se prend une claque scénaristique et graphique. J’en avais déjà eu un avant-goût il y a quinze ans, mais la suite est  encore meilleure.

4: X-FORCE #116-129/ X-STATIX #1-26 (2001)


(Milligan / Allred-Fegredo))

Ce n’est pas vraiment une surprise pour ceux qui connaissent mon pseudo, impossible de ne pas mettre dans mon TOP 10 cette splendide série signée PETER MILLIGAN et MIKE ALLRED.
Après le départ des associés de Warren Ellis sur X-FORCE, MARVEL cherchait une nouvelle équipe créative qui pourrait donner quelque chose de différent. A cette époque, les ventes de MARVEL commençaient à décliner terriblement et le nouvel éditeur en chef, BILL JEMAS a osé beaucoup de choses (on peut parler aussi du CABLE de MAKAN et KORDEY). Il laisse donc le champ libre à Mike Allred et Peter Milligan, deux habitués des comics indépendants et Vertigo pour reprendre les rênes de cette équipe composée à la base de mutants complètement bourrins crées par ROB LIEFELD.
Les deux artistes, comme on peut s’y attendre, vont avoir une approche assez radicale qui a du surprendre nettement les fans de base du style mutant et de cette équipe en particulier.
En effet, X-FORCE renversent complètement le principe de base de la série et nous présentent non plus des mutants prêts à tout pour sauver le monde avec leurs gros flingues et leurs pouvoirs surpuissants mais des personnages (tous nouveaux et crées pour l’occasion) qui ne sont intéressés QUE par la publicité et les contrats qu’ils peuvent signer. Ils sont tous névrosés, ont tous quelque chose à cacher et ne pensent qu’à eux-mêmes ! De véritables tordus !
Il fallait oser.
C’est tellement loin de l’esprit des séries mutantes de l’époque, tellement différent au niveau histoire (qui bousille tous ses personnages dès le premier numéro pour en introduire des nouveaux à partir du second) et au niveau dessin (MIKE ALLRED qui dessine WOLVERINE) que forcément, certains lecteurs ont dû faire la gueule.
Pas moi. J’ai adoré, surtout ce petit personnage vert, DOOP qui parlait en langage codé et qui pouvait se permettre toutes les insanités possibles, le code n’étant déchiffrable (sans aller sur internet bien sûr) que si l’on possède le premier TPB de la série.
C’est drôle, c’est sanglant, c’est irrévérencieux mais cela ne tombe jamais dans la facilité ni dans la provocation gratuite. Je pense que c’est une idée de génie d’avoir confié les rênes de cette série au combo ALLRED/MILLIGAN , la fausse naïveté des dessins de l’un compensant le cynisme total de l’autre pour un mélange impeccable. Tellement impeccable que X-FORCE va s’arrêter et devenir X-STATIX. C’est là que les ennuis commencent. En effet, MARVEL a un gros problème, MILLIGAN a inventé toute une histoire sur le retour de la princesse DIANA, ALLRED dessine mais MARVEL demande à la dernière minute de revoir tout le truc. Cela donne une histoire un peu décousue et on sent que l’éditorial a du mal à mettre la série en avant.
Les ventes commencent à chuter et la série s’éteint au bout d’une vingtaine d’épisodes, non sans que les deux auteurs aient complètement pulvérisé leurs personnages dans le dernier numéro histoire de…
C’est dommage, mais peut être que le concept était à un moment trop limité pour du Marvel et c’est plutôt une bonne chose que la série se soit arrêtée avant son déclin. Le combat VENGEURS/X-STATIX vaut quand même son pesant de cacahuètes. C’est tellement en décalage qu’on a envie de voir les héros de X-STATIX atomiser ces vengeurs de pacotille !
MILLIGAN  joue sur ses forces, définissant encore une fois ses personnages par leurs blessures, leurs fractures psychologiques.
Milligan reviendra à ses premiers amours quelques années plus tard avec la mini-série DEAD GIRL presents X-STATIX et Doop, seul personnage à avoir survécu, est désormais responsable de l’école de Wolverine.

Un must total là aussi ! En plus, les dessinateurs fill-in se comptent sur le doigt de la main, et la plupart du temps, ce sont des pointures comme FEGREDO ou le regretté DARWYN COOKE (qui signera aussi une mini WOLVERINE/DOOP à tomber par terre).
Ce X-Force/X-Statix est celui qui correspond vraiment à la mention ALL NEW-ALL DIFFERENT dont Marvel nous bassine à longueur de preview depuis quelques années. C’est osé, irrévérencieux, cela se moque des codes tout en proposant une histoire solide, qui part dans tous les sens mais dont les personnages sont les plus attachants du début des années 2000.
Et rien que pour Doop, on ne peut pas rater cette série, peut-être moins ambitieuse, moins foutraque que SHADE THE CHANGING MAN, mais qui a le mérite de vraiment pousser le bouchon assez loin en ce qui concerne les séries mutantes !

 

3 :  ENIGMA #1-8, DC Comics  (1993)


( Peter Milligan / Duncan Fegredo)

La vie de MICHAEL SMITH va se retrouver chamboulée lorsque THE ENIGMA, un super-héros de son enfance, sort des pages de son vieux comic-book oublié pour débarquer dans la vie réelle.
MICHAEL n’est maintenant obsédé que par une seule chose : le retrouver !
C’est le résumé le plus lamentable de l’univers tellement on trouve de choses dans cette série.
Une de mes premières rencontres avec PETER MILLIGAN et DUNCAN FEGREDO.

ENIGMA est vraiment une œuvre à part que j’apprécie énormément. Je pense d’ailleurs que cela risque de rendre dubitatifs certains d’entre vous, mais c’est vraiment une de mes bandes dessinées favorites. Pourquoi ?
Simplement parce que PETER MILLIGAN a réussi à donner dans ENIGMA une histoire forte, basée comme d’habitude sur l’identité et la quête du soi qui m’a, tout du moins à l’époque, beaucoup touchée. C’est écrit de manière très juste et pas racoleur pour deux sous.
L’histoire est complexe, à plusieurs niveaux et MILLIGAN a le mérite de nous la livrer sans lorgner ni vers MORRISON, ELLIS ou ENNIS, ni vers GAIMAN, avec un style qui lui est tout à fait propre et qui fonctionne parfaitement sur moi, ce mélange de bizarrerie, de décalage permanent mâtiné d’émotions fortes et de sensibilité, à mon sens, c’est une synthèse parfaite entre les idées étranges de Grant Morrison et les émotions que peuvent procurer les histoires de Gaiman.
Ce qui fait la force d’ENIGMA, c’est aussi que toutes les attitudes bizarres, toutes les scènes étranges qui parsèment le bouquin sont expliquées et indispensables à l’histoire, mais on ne le comprendra qu’à la fin. Cela signifie qu’il faut faire un effort, que ce n’est pas gagné en terme de lisibilité immédiate et que ce voyage dans les méandres de l’esprit d’un homme en quête d’identité se mérite.
De ses personnages, MILLIGAN réussit à donner une dimension assez humaine, maîtrisée de bout en bout. Cela aurait pu être du simple super-héros de base, avec des clins d’œil et des références à ne plus en pouvoir (ce qui est déjà fait dans la grande majorité des séries indépendantes depuis une dizaine d’années) mais on en est très loin. Les références se font en effet avec des concepts tordus et cela part dans tous les sens. Un style que je n’avais pas encore vu jusque-là et que je me suis pris en pleine figure quand j’ai commencé à aller voir autre chose que SANDMAN du côté de chez VERTIGO.
Tout à une signification, tout à une explication et c’est loin d’être lourd, poussif, pompeux ou prétentieux, même quand il s’agit de lézards qui volent ou de méchants qui vous rendent fous en retapissant votre appartement.
Ce qu’on peut retenir de MILLIGAN, surtout quand on a lu X-STATIX, c’est que ses scenarii sont extrêmement cyniques, et ce n’est pas du tout l’impression que j’ai eue en lisant ENIGMA, c’est beaucoup plus neutre, le scénariste s’intéresse plus aux personnages, développés en profondeur. C’est d’ailleurs l’un de ses thèmes récurrents : l’exploitation des failles de ses personnages, on l’a aussi vu dans INFINITY INC chez DC, série qui n’a pas connu l’adhésion des lecteurs.
Comment parler d’ENIGMA sans faire remarquer la classe totale de DUNCAN FEGREDO, qui pour moi livre ici son meilleur travail, regorgeant d’énergie et d’inventivité avec un style assez différent mais unique en son genre. On peut aussi féliciter SHERYLIN VAN VALKENBURGH, qui arrive à poser des couleurs sur ces dessins assez étranges de FEGREDO sans les dénaturer (il faut dire qu’elle en a l’habitude, puisque c’est le femme de KENT WILLIAMS , dont elle colorise les dessins).
Bref, un comics différent, dérageant mais profondément humain que je vous conseille de toutes mes forces.

 

2 : WATCHMEN #1-12, DC Comics (1986)


(Alan Moore / Dave Gibbons))

Evidemment, WATCHMEN ne pouvait que figurer dans cette liste et tout le monde l’a vu venir (peut-être pas en deuxième place d’ailleurs).
Que dire sur cette série multi-commentée, par des gens beaucoup plus pointus que moi ?
Est-ce que c’est le meilleur travail d’Alan Moore : non, je ne le pense pas mais encore une fois, je ne fais pas un top des meilleurs comics de l’univers, je fais juste le classement de mes comics préférés. Et au niveau des souvenirs, des émotions, forcément cette mini-série mérite sa deuxième place.
J’étais quand-même relativement jeune lors de la publication de Watchmen, je n’avais encore jamais lu de VO et dans ma ville de province, c’était introuvable (je crois que je n’avais pas encore de notion de ce qu’était le marché de la VO, ni même de ce qu’était un comic-book américain à l’époque).
En revanche, je m’empiffrais de revues LUG mais aussi de revues AREDDIT/ARTIMA.
Et un jour, chez mon marchand de journaux préféré, je vois une nouvelle revue, appelée WATCHMEN, par des auteurs totalement inconnus. Je décidai quand-même de l’acheter et je dois vous avouer que cela m’a fait un choc.
Imaginez un gamin de treize ans, qui lisait déjà des comics depuis une bonne demi-douzaine d’années, qui n’avait connu que du John Byrne, du Chris Claremont, du Marv Wolfman, qui adorait Sal Buscema et qui se retrouve face à un viol au bout de vingt pages !!!
C’est le premier comics « adulte » que j’ai lu, je me rappelle même l’avoir caché dans ma bibliothèque de peur que mes grands-parents tombent dessus et le feuillettent (ce qui n’arrivait de toute façon jamais).
C’est aussi la première fois que j’ai eu ce sentiment, limite un peu honteux, que je lisais quelque chose qui n’était pas de mon âge, trop pointu pour moi. Pourtant, c’était dans la même collection que celle des Teen Titans ou de la Ligue de Justice !
Ce qui ne m’a pas empêché de prendre le deuxième numéro deux mois plus tard, avec en plus le premier épisode de THE QUESTION, où Vic Sage est balancé mourant dans un fleuve.
Toujours ce même sentiment, de savoir que c’était différent de tout ce que j’avais pu lire et que cela n’était pas pour moi.
Comme souvent avec AREDIT et leur diffusion assez hasardeuse, je n’ai jamais trouvé la suite (il faut dire qu’elle n’est jamais parue).
Quelques années plus tard, je pense autour de quinze/seize ans (ce qui doit nous emmener au début des années 90), la Batmania autour du film de Burton m’avait fait réaliser qu’on pouvait trouver aussi des comics en librairie (à l’époque, les librairies, il n’y en avait qu’une et elle était à peu près à 20 km de chez moi). Comme je passais devant avant d’aller au lycée, j’y jetais souvent un œil et voilà que je retombe un jour sur WATCHMEN en cartonné (les éditions Zenda). Sauf que cette fois-ci j’étais prêt. J’ai mis tout mon argent de poche de côté et ai acheté les six volumes d’un coup.
Et je me suis plongé dans la meilleure histoire de super-héros qu’il m’ait été donné de lire jusque-là. J’avais grandi, je n’avais plus honte, les idées de Moore et les situations me parlaient complètement.
Je ne vais pas revenir sur la série, tout le monde la connaît et possède  son propre avis dessus, je dirais juste que j’ai dû la lire en entier au moins cinq ou six fois, à chaque fois à un âge différent et que j’y ai à chaque fois trouvé un discours que je n’avais pas remarqué auparavant. Au début, c’était juste une histoire différente, où les personnages n’étaient pas nobles et où les textes à la fin de la bande dessinée ne servaient à rien; un an plus tard c’est devenu un discours sur la guerre froide, sur la place du surhomme, avec les textes de fin qui revêtaient une toute autre importance.
Puis un essai sur le medium comics, avec une virtuosité technique et narrative qui m’avait alors échappé.
Et puis finalement un hommage à tous les héros, un exercice de style magnifique et époustouflant.
Quand j’entends certains dire « ouais, Watchmen m’est tombé des mains, j’ai lu des trucs nettement meilleurs », je suis toujours un peu surpris. Parce qu’en dehors du contexte, de la tornade que Watchmen a produit dans mon crâne à l’époque, cela reste quand même pour du comics de super-héros un sacré morceau. On s’attache aux personnages, ils sont humains, vivants, ils ont des failles, l’histoire est parfaite, ciselée, maîtrisée de bout en bout. Et les discours sont nombreux, les voix multiples. Il n’y a rien de gratuit, rien d’inutile, chaque case sert l’une des idées, l’un des points de vue de Moore et en fait Watchmen est un comics qui à chaque fois s’est mis au diapason de ma sensibilité de lecteur. C’est fort. Et très loin du comics sombre et noir ! C’est certes une facette de l’histoire, mais j’y vois surtout une déclaration d’amour aux héros de l’enfance d’Alan Moore, qui les détruit pour mieux les reconstruire et les magnifier.
Exemple le plus frappant : il m’a fallu deux ou trois ans avant de comprendre l’histoire du pirate, au début je pensais que cela ne servait à rien, idem pour les textes en fin de chapitre.
Et je n’ai vu la structure en symétrie de l’épisode sur Rorschasch qu’au début des années 2010, c’est vous dire !
Et je suis sûr que je découvrirai encore de nouvelles choses lors de ma prochaine lecture.

 

1 : SANDMAN  #41-49 BRIEF LIVES, DC Comics (1992)

(Neil Gaiman / Jill Thompson / Vince Locke))

Delirium (qui était auparavant Delight) ne se sent pas bien. Quelque chose lui manque : son frère ainé, Destruction, qui a quitté les endless et s’est exilé depuis des siècles on ne sait où. Après avoir demandé l’aide de ses sœurs Desire et Despair, elle se tourne vers Dream, qui accepte simplement car il a envie de se distraire après une rupture douloureuse. Sauf que Destruction n’a pas vraiment envie d’être retrouvé, il faudra que Dream aille voir son fils Orphée, l’oracle dont la tête repose dans un temple en Grèce et le sacrifie pour obtenir une réponse. Ce qui va déclencher toute la fin de la série.

Que dire, que dire ????
Ben j’étais un petit lecteur de VF, qui ne sortait pas de ses Strange et Nova, qui venait d’entrer en prépa à Nice et qui commençait à découvrir qu’il existait des magasins de VO et que plein de choses lui avaient échappé. Un vendeur (un passionné) avisé me conseilla alors Sandman et le label Vertigo qui bouleversèrent ma manière de penser encore plus que WATCHMEN. Le cas de la bande dessinée de Moore n’était donc pas unique, et il y avait des tonnes de choses à découvrir. C’est comme cela que j’ai découvert Sandman et ses TPB dans le désordre (ce qui n’était pas très grave étant donné la structure non-linéaire du récit) qu’un de mes amis lillois m’envoyait par la poste.
J’étais aussi un fan absolu de Tori Amos, et quel ne fût pas mon étonnement de voir dans les premières pages du TPB une de ses chansons en arrière-plan, avec un petit « HI TORI » que Gaiman avait caché là ! Explosion de bonheur : ma chanteuse préférée et mon comics préféré avaient finalement un lien, d’ailleurs Delirium est calquée sur le physique de la chanteuse….Un des plus beaux jours de mon existence, une impression que l’on existe au sein d’un univers cohérent, d’avoir placé une pièce importante d’un puzzle dans sa propre construction et son univers mental ….C’est pour ça que vraiment j’ai des frissons à chaque fois que j’ouvre ce TPB… J’ai dû montrer cette image à tous les étudiants de la cité universitaire Jean Medecin à Nice, même si 99% d’entre eux ne connaissaient ni Sandman, ni Tori Amos. Pas grave ! C’est pour cela qu’on lit des comics, pour que ces derniers vous donnent l’impression d’exister, vous fassent rire, pleurer, c’est exactement ce qu’il s’est passé avec ce bouquin.

Retour à la bande dessinée en elle-même : c’est certainement le volume le plus linéaire de tous les TPB Sandman ; c’est aussi le début de la fin, où les actions de Dream vont faire basculer la série dans la tragédie…C’est le plus cohérent artistiquement car il n’y a eu qu’un seul dessinateur pour 10 numéros (si on compte le S40) et en plus c’est Jill Thompson, qui apporte sa touche de Fraîcheur et d’humour sur chaque page…Un seul petit raté, les problèmes de couleur et l’encrage trop « scratchy » de Vince Locke qui nuit un peu aux dessins….Un encreur plus rond aurait certainement mieux rendu je pense, mais Thompson n’avait pas le temps de s’encrer toute seule.
C’est vraiment à partir de cette histoire que Sandman prend une dimension complètement humaine, où il change et où son changement aura des conséquences terribles. C’est d’ailleurs tout l’arc qui porte à bout de bras le thème du changement.
Pour moi, c’est le meilleur, mais là-dessus je ne suis pas partial, c’est en attendant un des plus importants dans les thèmes abordés et les actions qui s’y passent…Et puis, c’est Délirium, certainement un des meilleurs personnages crées par Gaiman, en tout cas celle qui a droit avec Death aux meilleurs dialogues (parfois de la poésie pure, mais encore une fois je ne suis pas partial)…
Et puis : JILL THOMPSON.

Quelques commentaires si vous avez lu l’histoire :

– Première apparition parlante de Merv Pumpkinhead (déjà apparu dans Sandman 5 p18 en conducteur de bus et Sandman 22p7). Il dit d’ailleurs dans S 41 que pendant l’absence de son maître, il conduisait des bus…Merv aura même droit à son propre one shot MERV PUMPKINHEAD : AGENT OF DREAM par l’équipe de FABLES (Willingham/Buckingham)
– Etain of the second look (une danseuse qui connaît l’endroit où se trouve destruction) a exactement les traits de Jill Thompson, c’est d’ailleurs son appartement qui explose et ses propres sous-vêtements qui ont servi de modèle. (Jill T était d’ailleurs déjà apparue en tant que méchante, Dominique, sous les traits de P Craig Russel dans Légends of the Dark Knight 42/43 publié en France dans un BATMAN LEGEND chez Semic…). De la même manière, c’est le frère de JT qui apparaît sous les traits du gérant du night club ; Barnabas est le chien des voisins de JT.
– JT a encré beaucoup de pages de cet arc, en effet, elle préfère à chaque fois encrer les scènes les plus poignantes (par exemple S41 p 7 panel 3), elle a aussi beaucoup encré sur le S 47 car ils n’ont eu que 2 semaines ½ pour le réaliser, Gaiman fournissant souvent ses scenarii à la dernière minute, d’où l’aspect parfois un peu rude des crayonnés…..
– Dick Giordano a aidé V Locke qui était en convention lors du numéro 47, la production de ce numéro a d’ailleurs coûté beaucoup d’argent à DC à cause des FED EX d’après Thompson, les pages faisant plusieurs aller-retours entre les différents encreurs, le lettriste et la dessinatrice…
– Le petit Daniel a les traits du fils de Karen Berger, éditrice de la série…
– Le n°40 , dernière histoire de l’arc convergence qui n’est pas publiée dans ce TPB mais dans le précédent était un galop d’essai pour que Gaiman s’habitue au style de Thompson. Celle-ci a d’ailleurs dessiné des pages du script de « A game of you » histoire de se faire, encrées par Vince Locke…
– Il a longtemps été question d’une mini-série Delirium par Gaiman/Thompson où apparemment, on apprendrait pourquoi Delight est devenue Delirium… Même après la série OVERTURE, cela reste l’un des derniers mystères non résolus.
– Ce sont toujours les mêmes objets (petit chats etc….) représentés autour de Delirium.
– JT a utilisé la scène d’autopsie du film Greystoke pour l’autopsie dans Brief Lives, son ami Bryan Talbot lui a aussi fourni énormément de détails….
– Apparemment, JT était ravie de quitter Wonder Woman qu’elle dessinait à l’époque pour Sandman car elle n’arrivait pas à gérer le nombre impressionnant de panels que lui imposaient les scripts de Perez.
– JT a attiré l’attention de Gaiman lors d’une convention en dessinant un croquis de Death nue et sans seins….Cela a pris beaucoup de temps à Karen Berger pour la débarrasser de Wonder Woman…
– JT a parfois été obligée de dessiner des panels sans savoir ce que cela voulait dire (ex vision du futur dans S 47 p14 pn3)
– La planète que visitent Death et Destruction dans S48 p14/15 est en fait KRYPTON.
– Les pages de S 48 p 14/17 sont ratées à cause d’un problème de reprographie. Globalement, il y a eu beaucoup de problèmes de production lors de cet arc (séparation des couleurs, problème de photocopie….inexpérience de JT aussi) . On remarquera que par la suite, elle a fait énormément de noir et blanc…
– Un petit Cerebus apparaît dans l’arc (S48 pg 15 pn5)… Sandman était apparu dans Cerebus alors Gaiman a voulu lui rendre la pareille….
– La chanson qui passe dans la night club SM de S 41 est TEAR IN YOUR HAND, tirée du premier album de Tori Amos, Little Earthquakes….D’ailleurs, l’amitié qui lie Tori Amos et Neil Gaiman a commencé lorsque la chanteuse a utilisé l’expression « Neil and the dream king » (les paroles exactes étant « Neil said hi by the way ») dans la chanson sus citée. Gaiman a reçu une cassette de l’album et de quelques faces B et est immédiatement devenu fan. Il a donc rappelé Tori, qui précise d’ailleurs qu’elle et Gaiman se sont déjà connus dans une vie antérieure, et apparemment même mariés. Tori réutilisera les références Neil dans son troisième album et on peut voir à chaque fois dans les dédicaces de ses albums un petit « hi Neil »…

 

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