DERRIERE LES MASQUES (II) Chapitre 2 : Deux chevaliers que tout oppose ?

CHAPITRE 2 : DEUX CHEVALIERS QUE TOUT OPPOSE ?

1. Superman, un héros solaire
Jerry Siegel et Joe Shuster sont tous les deux nés en 1914 à Cleveland. Dès leur première rencontre ils deviennent amis, partageant la même passion pour l’art, l’écriture et la bande dessinée. Depuis son plus jeune âge Jerry, un petit garçon chétif, rêve de devenir un artiste et s’évade dans des mondes imaginaires de sa propre création. Féru de fanzines et de magazines de science-fiction, il trouve dans ces histoires hors du commun un moyen d’échapper à un quotidien plutôt difficile. Son père, qui l’a beaucoup encouragé à poursuivre une voie artistique, a en effet disparu lors du braquage à main armée de sa mercerie alors qu’il n’était qu’un adolescent. Avec l’aide de son ami Joe, le jeune Siegel laisse donc libre cours à son imagination débordante, montant plusieurs fanzines ou participant au journal du lycée.
On raconte que l’idée d’un surhomme doté de pouvoirs extraordinaires et pouvant sauter au dessus des buildings est venue à Jerry pendant son sommeil. Persuadé de détenir une idée novatrice qui lui permettrait alors de percer dans le milieu du comic-strip, il réussit à convaincre Shuster de dessiner les aventures de son personnage qui, contrairement à son père décédé, ne craindrait pas les balles des criminels. Leur première tentative voit le jour dans une revue de leur propre création, sous la forme d’une nouvelle illustrée intitulée « Reign of the Supermen » où l’on devine déjà les premières esquisses de ce qui deviendra le plus célèbre des super-héros, même si le surhomme de l’histoire est un méchant chauve et télépathe.
Les deux amis ont un rêve commun : s’imposer dans le monde du strip. Et cette nouvelle mode des comic-books en pleine expansion leur semble être le moyen le plus rapide de non seulement se faire remarquer mais aussi de progresser et d’intégrer un syndicate. Ils ont donc une vingtaine d’années lorsqu’ils se font embaucher par Wheeler-Nicholson pour son magazine New Fun. Le salaire est loin d’être mirobolant mais cela leur permet de publier leurs premiers travaux rémunérés. Leur productivité pour National est d’ailleurs impressionnante comme on a pu s’en rendre compte précédemment.
En dépit de leur fougue et de leur enthousiasme, les deux auteurs ne sont pas encore des professionnels aguerris. Comparé aux chefs d’œuvre de Caniff ou d’Hal Foster, les esquisses de Shuster font pâle figure mais les deux auteurs compensent par un rendement artistique hors norme pour finalement peu d’argent, ce qui est largement suffisant pour Wheeler-Nicholson. Pour les autres compagnies (et notamment les syndicates), ils restent malheureusement des amateurs doués mais pas encore au point, ce qui explique sans doute les refus réguliers des strips Superman que le duo propose dès 1933. L’idée est encore trop novatrice, pas assez crédible pour être acceptée par les grandes compagnies de strips alors en pleine mutation et à la recherche de personnages certes fantastiques mais réalistes. A force de travail et d’obstination, les deux artistes progressent néanmoins rapidement. Siegel s’oriente de plus en plus vers la science-fiction et ses histoires deviennent particulièrement élaborées. Au bout de quelques années, le duo devient d’ailleurs une valeur sûre du pool d’auteurs de National. Ils travaillent à plein temps et commencent à être connus mais cela ne suffit toujours pas : leur strip Superman est continuellement rejeté sous prétexte qu’il est impossible de publier les aventures d’un personnage qui ne serait pas un être humain. Siegel s’accroche quand même à son idée, et demande au dessinateur Russel Keaton (qui réalise alors le strip Buck Rogers) de relooker son héros. Sans résultat. Résigné, Siegel retourne vers Shuster.

Si les conditions de l’achat du strip Superman par National restent, après toutes ces années, toujours aussi floues et les témoignages toujours aussi contradictoires, il semble que M.C. Gaines en soit l’élément déclencheur. Après avoir initié l’explosion des comics en kiosque et révolutionné leur format, il a démissionné de chez Eastern afin de produire The Funnies pour Dell Publishing sous le couvert du Mc Clure Syndicate. Il est bien évidemment au courant de l’existence du strip de Siegel et Shuster (qui le proposaient à toutes les compagnies possibles) et le recommande alors à Vin Sullivan, le nouvel éditeur de National à la recherche d’une série lui permettant de boucler de toute urgence le sommaire de son nouveau magazine thématique Action Comics. Celui-ci a pour mission de remplacer Thrilling Comics, ironiquement abandonné par Gaines pour des raisons financières en tant que quatrième publication régulière de National (voir le chapitre précédent). Il semble donc tout à fait normal que Sullivan demande conseil à Gaines, qui avait du déjà sélectionner quelques séries pour Thrilling. Il demande aussi son avis à son ami Sheldon Mayer, l’assistant de Gaines, qui lui répond de manière plutôt enthousiaste sur les strip des deux auteurs de Cleveland. Sullivan achète donc aussitôt le premier épisode de Superman pour 130$ et demande aux compères de remonter les cases de leur strip afin d’en faire un épisode classique de treize pages pour coller au format de la revue. Le duo s’exécute (Shuster demande même l’aide de sa famille pour tenir les délais) et en juin 1938 paraît la première aventure de l’homme d’acier dans Action Comics #1. Superman n’est bien évidemment pas le seul personnage de ce magazine : il en partage les pages avec le cowboy Chuck Dawson, le magicien Zatara et même avec Marco Polo ! Si Zatara ne connaît pas un succès phénoménal, sa fille, Zatana sera en revanche l’un des piliers de la Ligue de Justice entre les années 1970 et 1990.
C’est Jack Liebowitz (le comptable embauché par Donenfeld) qui, selon ses dires, choisit de mettre en couverture Superman qu’il trouve particulièrement réussi. La première apparition de Superman doit donc son existence non seulement à l’avis d’un comptable qui ne connaît pas grand-chose en matière de comics mais surtout au fait que les éditeurs de National avaient besoin le plus rapidement possible d’une série bouche-trou.

Comme le fait justement remarquer Grant Morrison dans son livre Supergods, cette première couverture est très originale pour l’époque voire totalement improbable. On y voit un personnage vêtu de bleu et de rouge soulever une voiture à mains nues pour la fracasser cotre un rocher, faisant détaler aux quatre coins de la page des hommes terrorisés. A aucun moment le nom du personnage n’apparaît, et il n’y a aucun texte explicatif, ce qui était pourtant monnaie courante à l’époque. Le lecteur n’a aucun moyen de remettre la couverture dans son contexte à moins, bien évidemment, de lire l’intérieur. Si aujourd’hui l’allure de Superman est identifiée de tous, il faut bien garder à l’esprit qu’aucun lecteur n’avait vu cela avant, il était donc très facile de le prendre pour un méchant. On peut même rajouter que le fait de détruire une voiture, symbole évident du productivisme américain ne le classe pas, a priori, du côté des personnages bien intentionnés. Cette couverture inédite et plus qu’énigmatique a certainement dû déclencher une certaine curiosité chez le lecteur de l’époque qui s’est empressé d’acheter le magazine.
Tout le monde pense connaître les origines de Superman, et pourtant ces dernières ont beaucoup évolué au fil des années, faisant l’objet de nombreuses réactualisations. Depuis trente ans, l’histoire de Superman est constamment modifiée afin de coller un peu plus à l’époque. Après une réactualisation en 1986 par le scénariste/dessinateur John Byrne, les origines de l’homme d’acier ont à nouveau été transformées en 2000 (par Mark Waid et Leinil Yu), en 2010 (Par Geoff Johns et Gary Frank) et en 2012 par Grant Morrison.

La première page de 1938 nous détaille les origines et les pouvoirs du héros. Alors qu’une planète est sur le point d’exploser (cette dernière n’est pas nommée et ne deviendra Krypton que quelques mois plus tard), un scientifique (anonyme lui aussi) exile son jeune fils vers la Terre via une capsule spatiale. Le jeune garçon est découvert puis mis dans un orphelinat où il développe des pouvoirs extraordinaires sous les yeux de ses médecins et de ses tuteurs. Dans cette toute première version, on peut remarquer l’absence des Kent, les parents adoptifs de Superman qui feront eux aussi leur première apparition beaucoup plus tard. A sa majorité l’orphelin débarque à Metropolis et devient journaliste. Les deux auteurs nous informent dès la première page par le biais d’un pavé de texte explicatif que les capacités de Superman sont dues à sa planète d’origine, qui possède des millions d’années d’avance sur la Terre. Ils se fendent également d’une pseudo-justification scientifique en nous expliquant que même sur Terre, des animaux comme les fourmis ou les sauterelles ont des pouvoirs hors du commun comparé à leur taille. Siegel et Shuster voulaient certainement avec ce petit encart amoindrir le côté impossible et pas vraiment rationnel du personnage qui effrayait tant les éditeurs. Tout est donc fait pour rassurer le lecteur dès le départ en essayant de rattacher leur protagoniste principal au monde réel.

Après cette introduction, Superman débarque en force chez un gouverneur, une jeune femme blonde sous le bras. Celui-ci refuse de le recevoir. Peu importe : Superman fracasse des portes blindées et résiste même à des tirs de pistolet pour arriver à ses fins. Il annonce au gouverneur en tendant des aveux signés que la jeune femme qu’il a laissée sur sa pelouse est une criminelle qui a fait accuser quelqu’un d’autre à sa place. La victime innocente, condamnée à mort, va de plus être exécutée dans quelques minutes ! Le gouverneur téléphone et fait alors annuler la peine de mort quelques secondes avant l’application de la sentence.
La page suivante nous présente ensuite Clark Kent, un journaliste du Daily Star (qui deviendra plus tard le Daily Planet) et à qui l’on demande d’enquêter sur le mystérieux personnage qui a fait irruption la veille chez le gouverneur. Kent accepte et on comprend qu’il s’agit de Superman lorsque celui-ci se change entre deux couloirs pour aller sauver une femme battue par son mari ! Retour au journal où c’est un Clark tout penaud (il est hésitant et bégaye un peu) qui invite sa collègue de travail Lois Lane à danser. Elle accepte, mais à contre cœur car elle n’aime pas vraiment le reporter qu’elle trouve trop timoré. Son impression est malheureusement confirmée lorsque dans la soirée, une bande de goujats essaye de s’attirer lourdement les faveurs de la jeune femme. Un des voyous demande violemment à Clark de dégager afin de pouvoir danser avec la belle et plus si affinités. Le reporter acquiesce sans rechigner et va jusqu’à supplier Loïs d’accepter l’invitation afin de ne pas causer de problèmes. La jeune femme, qui montre déjà les prémices d’un caractère bien trempé, gifle le malotru et monte dans un taxi tout en traitant au passage Clark de lâche et de mauviette. Le voyou revanchard, n’acceptant pas de se faire humilier en public par une frêle demoiselle, part en voiture à la poursuite de Loïs et la kidnappe. Bien évidemment, Superman intervient et libère la journaliste en fracassant la voiture contre des rochers. Cette image est similaire à celle qui illustre la couverture qui, et c’est assez rare pour être signalé, nous dévoile tout simplement la fin de l’histoire ! Superman ramène ensuite chez elle une Loïs sous le choc, complètement ébahie. Le lendemain, alors qu’elle raconte ses mésaventures, personne ne la croit. L’épisode se conclut avec Superman à Washington qui expose au grand jour les malversations d’un sénateur corrompu.

En treize pages seulement, Superman sauve une jeune femme de la mort, démasque le véritable criminel, met une raclée à un mari violent, libère Loïs d’un kidnapping, met en déroute trois brutes, écrase une voiture contre un rocher et dévoile les agissements d’un sénateur malhonnête ! C’est ce qu’on peut appeler des débuts plutôt réussis et on peut déjà relever dans cet épisode introductif tous les éléments qui vont assurer la réussite phénoménale du personnage.

En ces temps incertains (les prémices de la Seconde Guerre Mondiale commencent à se faire sentir), Superman apparaît ainsi aux yeux du lecteur comme la personnification du concept de justice pour tous, l’une des principales valeurs des Américains et des immigrants. Tout comme ses précurseurs de pulp, Superman défend tout le monde : les femmes battues, les demoiselles en détresse, les innocents et personne (même pas les riches politiciens véreux de Washington) n’est à l’abri de ses bras vengeurs. Superman agit sur tous les fronts et rien ne peut lui résister. Il est d’ailleurs amusant de constater que toutes proportions gardées et comme le Yellow Kid trente ans plus tôt, les comics de Superman avaient donc à leurs débuts une forte connotation sociale. Dans l’épisode suivant, notre héros va par exemple mettre derrière les barreaux des promoteurs véreux ou des patrons peu scrupuleux. Ce point sera rapidement oublié pour laisser la place à des aventures beaucoup plus merveilleuses (et plus naïves) se déroulant dans l’espace.

On ne peut pas non plus passer à côté de la parabole religieuse. Superman est sauvé d’une mort certaine par ses parents qui l’envoient dériver dans l’espace à bord d’une capsule. Le rapprochement avec Moïse sauvé des eaux est ainsi particulièrement évident au vu des origines juives de ses créateurs. Ces mêmes créateurs qui poussent ironiquement et involontairement à l’extrême le principe de l’Übermensch de Nietzche, réutilisé plus tard par Adolf Hitler comme l’un des piliers de l’idéologie nazie …

Si Superman possède dès le départ des atouts indéniables, le coup de génie de Siegel et Shuster reste tout simplement la création de Clark Kent. En effet, jamais auparavant, un héros n’a eu d’identité secrète aussi peu glorieuse !
The Shadow était un milliardaire, Doc Savage un surhomme qui connaissait tout sur tout et même le plus inconnu des héros de pulp vivait dans une relative opulence (cela permettait au justicier de pouvoir se consacrer uniquement à sa quête de justice sans se préoccuper de ramener de l’argent à la maison avec un travail). Clark Kent est un indécrottable perdant en surface, bégayant et incapable de se défendre mais qui cache en réalité sous son costume trois pièces un homme idéal. Cette introduction inédite impose ainsi au lecteur une identification immédiate en jouant sur ses fantasmes les plus absolus. Qui n’a en effet jamais rêvé de pouvoir répondre sans inquiétude à des abrutis qui se moquent de vous dans la rue, de dévoiler les malversations de son patron ou tout simplement de pouvoir conquérir le cœur de la belle demoiselle qui vous prend pour un idiot ? Siegel et Shuster font appel au désir de reconnaissance qui touche chaque être humain et les jeunes adolescents en particulier. Jamais Flash Gordon ne s’est fait traiter de mauviette, jamais The Phantom n’aurait accepté de se faire brutaliser par des malotrus, il n’y a que Clark Kent, le fragile Clark Kent, le timide et emprunté Clark Kent qui peut agir de la sorte. L’idée est de donner au lecteur via un héros de papier imaginaire des pouvoirs dont il n’a encore jamais osé rêver tout en lui rajoutant un alter ego bourré de faiblesses bien humaines et correspondant aux siennes. Clark c’est Siegel, c’est Shuster, deux pauvres adolescents plutôt frêles faisant de la musculation pour épater les filles qui ne les regardent pas. Avec Superman et Clark Kent, les deux auteurs donnent une représentation concrète des aspirations de la jeunesse de l’époque, frappée de plein fouet par la crise, et inquiète de la guerre qui s’annonce. C’est véritablement ce côté fragile et surhumain à la fois qui touche et exacerbe l’intérêt du lecteur.

Alors que le tirage moyen des comics de National est environ de 300 000 exemplaires, Action Comics dépasse les 900 000 et doit être rapidement réimprimé. Et pourtant, les éditeurs du futur DC Comics ne semblent pas faire le rapprochement entre le succès de la série et le nouveau personnage qui y est proposé (comme on l’a fait déjà remarquer, Action Comics #1 proposait aussi d’autres histoires).
Superman n’apparaît donc plus en couverture d’Action Comics, jusqu’à ce qu’une enquête démontre que les lecteurs n’achètent le magazine que pour lui ! Donenfeld est pourtant toujours dubitatif : même si les deux auteurs font constamment l’effort d’apporter de la crédibilité aux histoires de leur héros (le fait de situer Superman dans un milieu très urbain plutôt que dans l’espace en est un des nombreux exemples), l’éditeur est persuadé (à tort) que les lecteurs ne sont pas prêts à accepter ce genre de récit peu réaliste. De plus, Siegel et Shuster ne sont pas de grands narrateurs, les dessins de ce dernier paraissent même bien pâles au regard des productions des strips de l’époque comme Dick Tracy ou Prince Valiant. On trouve pourtant dans ces épisodes une naïveté et une énergie incontestables, et les scripts encore assez simples de Siegel conviennent parfaitement aux jeunes lecteurs. Superman est ainsi une bande dessinée qui touche beaucoup de catégories sociales différentes : les immigrants, épris de justice universelle; les adolescents qui rêvent de s’envoler et de conquérir le cœur de la belle Lois Lane, mais aussi les enfants qui débordent d’imagination et pour qui Superman devient un modèle que les parents tolèrent étant donné les valeurs qu’il représente (« Truth, Justice and the American Way », c’est-à-dire la vérité, la justice et le mode de vie americain). C’est un héros solaire, qui agit en plein jour et qui ne porte pas de masque.

Il fait finalement son retour en couverture d’Action Comics #7, sur laquelle un petit bordereau est inséré pour nous informer que « Superman est présent dans ce numéro ». L’histoire qui y est publiée est d’ailleurs certainement la toute première écrite pour le magazine, les épisodes précédents n’étant vraisemblablement que des retouches ou des remontages des strips non publiés et proposés aux éditeurs depuis des années.

Le succès est au rendez vous, et apporte à Siegel et Shuster la consécration dont ils rêvent depuis des années. En janvier 1939, M.C. Gaines propose même, cerise sur le gâteau, un strip pour le Mc Clure Syndicate diffusé dans de nombreux journaux. Cette bande quotidienne assoit définitivement la popularité du héros pour les décennies à venir tout en introduisant pour la première fois la planète Krypton et les parents adoptifs de Clark !

Donenfeld, qui possède toujours les droits du personnage et qui compte bien garder sa poule aux œufs d’or rien que pour lui propose dans la foulée à Siegel et Shuster un généreux contrat de 50 % sur les revenus générés par le strip : il craint en effet que les deux auteurs n’aillent voir ailleurs. Six mois plus tard, National rassemble les quatre premières histoires du héros plus quelques bonus dans un nouveau magazine consacré uniquement aux exploits de l’homme d’acier : Superman #1. C’est définitivement une révolution car le volume, contrairement à toutes les autres comic-books, ne contient que des épisodes du héros éponyme. C’est la première publication de National qui ne soit pas une anthologie et c’est de plus le premier comic-book à porter le nom du personnage en tant que titre. Pour l’occasion, Shuster et Siegel nous présentent deux nouvelles histoires : une sur les origines de l’homme d’acier qui fait le lien avec le strip et l’autre sur la manière dont il a été embauché au Daily Star (qui devient le Daily Planet dans le #7). On apprend enfin le nom du couple qui adopte le jeune bébé : les Kent (même si au départ seule la mère adoptive a un prénom : Mary). Le couple n’obtiendra, après de nombreux changements, son patronyme définitif (Jonathan et Martha) qu’en 1948, c’est-à-dire dix ans plus tard !
Superman #1 se conclut par une biographie des auteurs, de la publicité pour le strip et pour Action Comics ainsi qu’un petit billet enjoignant les jeunes Américains à rejoindre le club des Supermen of America. En écrivant au magazine, ils reçevront ainsi un badge, un certificat de membre et un message secret de l’homme d’acier ! Cela ne fait aucun doute : les lecteurs visés sont les enfants et les adolescents. Les pouvoirs du héros se développent eux aussi de manière significative au fil des mois pour des raisons bien particulières. Désireux de faire fructifier au maximum la popularité de son personnage, Donenfeld signe très rapidement un contrat avec le studio d’animation Fleisher (qui produit notamment Popeye) pour réaliser le tout premier dessin animé Superman. Ce sont les scénaristes du studio qui suggèrent en premier de faire du personnage non plus un surhomme qui bondit d’immeuble en immeuble mais un véritable homme volant, ce qui permet de le faire se déplacer d’un bout à l’autre de la planète sans avoir à le justifier. L’idée est validée par les éditeurs de National et en juin 1939, dans Action Comics #13, Superman transperce les cieux lors d’une bataille avec l’Ultra-Humanite. C’est la première incursion du cinéma et de la télévision dans l’orientation d’un comic-book et c’est bien évidemment loin d’être la dernière.


Comble de la célébrité, DC engage l’acteur Ray Middleton pour incarner Superman en chair et en os lors de l’exposition universelle de 1939. Lors de cette manifestation, où est présent un jeune visiteur nommé Carmine Infantino (qui deviendra plus tard le directeur artistique de DC Comics), on peut aussi acheter un comics de 96 pages, World’s Fair Comics, avec Superman en couverture. Le héros est la tête d’affiche de ce magazine qui propose aussi des histoires de Slam Bradley, de Scoop Scanlon et de Zatara. C’est aussi la première apparition de Sandman, un justicier muni d’un masque à gaz qui endort les criminels et dont la série sera ensuite publiée régulièrement dans les pages d’Adventure Comics.

SANDMAN (GOLDEN AGE)

Wesley Dodds est le fils d’un riche industriel, Edward Dodds. A la mort de sa mère, le jeune garçon décide de parcourir le monde (allant du Tibet jusqu’en Europe) où il apprend diverses techniques de combat et de méditation ainsi que l’art de l’origami. A la mort de son père au début des années 30, il retourne aux Etats-Unis et devient le seul héritier de sa fortune. A partir de 1938 les rêves de Wesley deviennent de plus en plus violents et morbides et l’empêchent littéralement de dormir. Assailli chaque nuit par des visions de meurtre et de mutilations, il décide de combattre les criminels apparus dans ses rêves afin de pouvoir faire la paix avec son esprit et utilise sa fortune pour mettre au point un puissant gaz hypnotique. Muni d’un costume trois pièces que complètent un masque à gaz et un pistolet, il se fait appeler le Sandman et laisse aux côtés de ses ennemis vaincus de petits animaux en papier.

Sandman est crée par le scénariste Gardner Fox et par le dessinateur Bert Christman. Son histoire n’est pas vraiment très originale, puisqu’il s’agit quasiment de la copie confrome de celles des plus grands héros de pulps de l’époque. Lors de l’apogée des super-héros quelques années plus tard, Sandman change de costume (plus conforme aux standards de l’époque) et accueille même à ses côtés un jeune partenaire nommé « Sandy ».
En une année, Siegel et Shuster se retrouvent débordés par la demande. Ils doivent réaliser des épisodes pour Action Comics, pour Superman mais aussi pour le strip quotidien. Shuster, dont la vue commence à baisser, embauche alors des dessinateurs comme Paul Cassidy ou Leo Nowak et souvent des membres de sa famille pour l’aider à tenir les délais. Au début des années 40, la carrière de Superman décolle plus rapidement qu’un oiseau ou qu’un avion de ligne !

2. Superman : une bataille juridique.

Les manœuvres et les dissensions entourant la propriété des droits de l’homme d’acier sont véritablement dignes des plus grandes aventures du personnage. Depuis sa création, les procès et les sources de conflit entre National, Siegel, Shuster et leurs descendants n’ont cessé de défrayer la chronique et d’installer dans le cœur des fans, toujours prompts à s’enflammer à la moindre occasion, la crainte de ne plus voir leur héros préféré dans les kiosques.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut bien différencier deux termes juridiques américains : le copyright et le trademark.
– Le copyright (droit d’auteur ou droit réservé) garantit à un auteur l’exclusivité de sa création. L’American Copyright Right donne ainsi à son détenteur non seulement des droits sur la reproduction de l’œuvre mais aussi sur ses produits dérivés. Si une tierce personne (ou une société) utilise le personnage, il doit obligatoirement verser des droits d’auteur au propriétaire du copyright. Il est par exemple impossible de publier une revue ou d’écrire une bande dessinée sur Superman ou Spider-Man sans verser de droits d’auteurs à DC ou Marvel Comics, ni sans leur accord. Dans les années 30, le copyright arrive à expiration au bout de 28 ans et peut être tacitement reconduit pour 28 années de plus. Les droits tombent alors dans la poche des créateurs, qui peuvent ainsi décider de les revendre à d’autres compagnies ou de les utiliser librement.
Il convient aussi de préciser que toute œuvre américaine tombe dans le domaine public (c’est-à-dire se retrouve libre de droits) 95 ans après sa création. Ainsi, Superman tombera dans le domaine public en 2033 et le personnage sera utilisable (ou tout du moins en théorie) par tous. Cette période de 95 ans ne s’applique en revanche pas à la notion de trademark.

– Le trademark correspond en effet au terme « marque déposée ». C’est un nom, un symbole associé à un produit ou à un personnage. Il est utilisé pour la vente et permet de différencier un produit d’un autre. Son but est d’empêcher des concurrents d’utiliser un nom similaire. Impossible par exemple de publier une revue nommée Detective Comics, même si le contenu de la publication n’a rien à voir avec des bandes dessinées.

Les tensions entre Siegel et National voient le jour dès 1941. Pour mémoire, DC avait acheté les droits du premier épisode de Superman en 1938 (pour 130 $) et proposé dès le deuxième numéro d’Action Comics un contrat de travail de dix ans aux deux artistes. Le contrat une fois signé, Siegel et Shuster deviennent alors des employés de National et toutes leurs créations (personnages, concepts, dessins) appartiennent exclusivement à la firme, qui est la seule à en posséder les droits. Le contrat est plutôt favorable aux deux auteurs qui sont payés 10$ la page, ce qui est à l’époque une somme convenable.

Devant le succès du personnage et l’apparition d’un programme radiophonique sur lequel ils ne touchent aucun droit, les deux auteurs décident de « réclamer » plus d’argent à Liebowitz et Donenfeld. Ce dernier promet alors (comme on a pu le voir précédemment) un pourcentage sur les bénéfices générés par le comic-strip, ce qui calme les revendications des deux auteurs pendant quelques mois tout du moins. C’est une autre création de Siegel qui va être à l’origine d’une nouvelle dispute.
En 1938, Siegel avait proposé (sans l’aide de Shuster) un nouveau concept à ses dirigeants : les aventures d’un Superman adolescent et pas encore débarqué à Metropolis. Superboy (puisque tel était le nom de la série) vivrait des aventures plutôt humoristiques en compagnie de ses camarades de classe tout en habitant chez ses parents adoptifs au Kansas. L’idée est plusieurs fois rejetée mais Donenfeld reconsidère la proposition en 1944 devant la popularité de jeunes super-héros tels que Robin ou Captain Marvel jr. Superboy voit ainsi le jour dans More Fun Comics #101, mais sans l’autorisation de Siegel, alors appelé sous les drapeaux et qui se trouve à Honolulu. Bizarrement, c’est Shuster (ou tout du moins son studio) qui se charge de la partie graphique. Il paraît donc étonnant que Siegel n’ait jamais été au courant de ce qui se tramait derrière son dos. Quoiqu’il en soit, ce dernier est furieux en rentrant de l’armée et accuse la compagnie de lui avoir volé son personnage et son idée. Il fait alors part de son mécontentement à Albert Zugsmith, un jeune avocat rencontré lors de son service et devenu son ami. Ce dernier le convainc qu’il peut non seulement lui faire récupérer les droits de Superboy, mais aussi ceux beaucoup plus lucratifs de Superman.


Siegel et Shuster attaquent donc National en 1947 et essayent d’entraîner dans leur sillage Bob Kane, le créateur de Batman. Ce dernier refuse : il a en effet renégocié tout seul ses droits sur Batman, récupérant une somme conséquente et une partie du personnage au passage. Kane, qui avait toujours menti sur son âge (pratique courante à l’époque), avait en réalité signé son contrat avec DC alors qu’il était mineur ; rendant de fait celui-ci caduc et lui permettant de faire ce qu’il voulait du personnage.

Le jugement rendu par le tribunal en 1948 est sans appel :
« Les plaignants ont transféré à Detective Comics, inc tous leurs droits (copyright) sur le comic Superman, incluant le titre, les noms, les personnages (…) dont DC est le propriétaire absolu ».
En revanche, Siegel récupère les droits de Superboy. Le juge considère en effet que non seulement Superboy a été « volé » à Siegel par National, mais qu’en plus il est un personnage complètement différent de Superman et donc pas un produit dérivé, qui tomberait alors sous le contrôle de DC via le copyright.
Siegel va pourtant revendre Superboy à la firme dans la foulée.
Les raisons en sont très simples : le contrat de travail de dix ans touche bientôt à sa fin et les revenus des deux auteurs ont clairement diminué. Après la guerre, les super-héros ne font en effet plus recette et les chèques que Donenfeld envoie à Siegel et Shuster sont de moins en moins importants. De plus, leur nouvelle création, Funnyman, publiée par Vin Sullivan au sein de sa nouvelle compagnie Magazine Enterprise ne fonctionne pas. Siegel espérait que le succès de ce nouveau personnage lui permettrait de s’affranchir des salaires de National mais les ventes catastrophiques lui font bientôt réaliser qu’il a toujours besoin de DC pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa nouvelle femme, Joanne. Le scénariste a en effet divorcé quelques mois plus tôt pour épouser la jeune fille qui avait servi de modèle à Loïs Lane lors de la première histoire de Superman.
De plus, Siegel commence à traîner une réputation d’auteur procédurier, ce qui lui ferme de nombreuses portes dans un milieu qui considère ses dessinateurs et ses créateurs comme de la main-d’œuvre bon marché. A court d’argent, Siegel et Shuster revendent alors Superboy à DC pour 94 000 $ (qui reste néanmoins une somme conséquente à l’époque) plus par besoin plus que par envie. Ils reconnaissant par la même occasion que DC inc est le seul propriétaire des droits du personnage, mais aussi des droits de Superman, et pas seulement pour les publications en bande dessinée, mais aussi « pour toute autre forme de reproduction et de présentation existante ou à venir ». En clair, Siegel et Shuster abandonnent dès 1947 les droits des jeux vidéo Superman à DC, et ce plus de 40 ans avant la création de la première console ! Cet argent ne suffit malheureusement pas à renflouer les deux créateurs, que le procès contre National a mis complètement sur la paille ! Le rôle de Zugsmith, qui a conseillé à Siegel et Shuster d’accepter l’offre reste d’ailleurs toujours très ambigu, certains l’accusant même d’avoir joué un double-jeu entre Siegel et National.
Joanne force donc encore une fois son mari à accepter la mort dans l’âme un travail chez National. La firme sait qu’elle est en position de force et ne peut s’empêcher de rapatrier à moindre frais le créateur de son personnage le plus célèbre dans ses filets. L’éditeur de la ligne Superman de l’époque, Mort Weisinger, lui confie ainsi le scénario de plusieurs épisodes de l’homme d’acier et les comptes sont renfloués. C’est d’ailleurs lors de cette période que Siegel signera ironiquement ses meilleures histoires.
En 1965, le premier terme du renouvellement du copyright arrive à grands pas (1938+28=1966). Siegel en profite pour accentuer la pression sur Donenfeld, Liebowitz et Weisinger en le refusant. Il trouve que ses rémunérations en tant que scénariste ont grandement diminué au fil des années et accuse ses éditeurs de se faire de l’argent sur son dos. C’en est trop pour DC qui le licencie sans ménagement. Siegel essaye tant bien que mal dans les années qui suivent de relancer The Shadow pour Archie Comics mais c’est une fois de plus un échec. Il disparaît donc petit à petit de la scène comics. Shuster, quant à lui, a pris sa retraite depuis longtemps. Il est en effet devenu quasiment aveugle et refuse de soutenir Siegel dans le nouveau procès que ce dernier à décidé d’intenter. Il n’a plus d’argent et ne veut plus en dépenser. Ses conditions de vie sont tellement précaires que le dessinateur a été obligé de vendre toute sa collection de comics pour ne pas se retrouver à la rue ! La durée du nouveau procès est interminable et porte un coup fatal aux finances de Siegel. DC affirme que la vente des droits n’a pas eu lieu en 1938, mais en 1947 lors de la renégociation à l’amiable qui a suivi le premier litige entre la firme et le créateur (l’histoire avec Superboy) qui ne pourrait selon eux mettre fin à ses droits qu’en 1975 (1947+28). Siegel attaque donc encore une fois DC (Warner) en 1973 mais la plainte est une première fois rejetée en 1974. Siegel persiste néanmoins et fait une fois de plus appel de la décision. Son but est simple : essayer de négocier avec Warner, la compagnie hollywoodienne qui a racheté DC quelques années plus tôt et qui voit d’un mauvais œil ce procès. Warner veut en effet éviter toute polémique et toute mauvaise presse quelques mois avant le lancement du film Superman avec Marlon Brando et Christopher Reeves.

Voyant son appel rejeté et véritablement au bout du rouleau, Siegel diffuse un poignant communiqué de presse à toutes les agences du pays pour se plaindre du traitement de DC à son égard et appelant au boycott pur et simple du héros.
« Les éditeurs de Superman ont abusé de Joe et moi pour leur enrichissement personnel (…) je n’ai pas de superpouvoirs, mais je peux encore écrire cette lettre demandant à tous mes camarades américains de ne plus acheter de comics Superman, de ne pas aller voir Superman au cinéma et de ne pas regarder les dessins animés Superman à la télévision jusqu’à ce que cette injustice soit réparée. »

Mais le tribunal s’en moque ! La cour juge que dans le contrat de 1947, les artistes ont laissé à la compagnie la possibilité de reconduire tacitement le copyright de Superman pour 28 ans de plus même si le terme n’apparaît pas clairement dans ledit contrat ! Elle juge aussi que Superman a été crée alors que les artistes étaient sous contrat avec DC les dépossédant complètement de tous leurs droits !
Si le communiqué de Siegel ne fait pas de vagues au départ, il attire néanmoins l’attention de quelques fans de l’époque qui montent l’affaire en épingle. La presse s’empare du sujet et c’est Jerry Robinson, le créateur du Joker, qui s’oppose ouvertement à DC en tant que membre de la National Cartoonists Society. Il rassemble alors des personnalités médiatiques telles que Norman Mailer ou Kurt Vonnegut qui vont toutes prendre la défense de Siegel.
Il s’assure également le soutien de Neal Adams, alors dessinateur vedette de la firme et qui ne se gêne pas pour exercer une pression supplémentaire en interne. Nous sommes dans les années 70 et une révolution sociale commence à se faire sentir dans le médium avec des scénaristes de deuxième génération beaucoup plus impliqués et revendicatifs, comme Dennis O’Neil ou Steve Gerber. Robinson ne lâche pas l’affaire et devant toute cette mauvaise publicité Warner consent finalement à un accord hors des tribunaux. Le 24 Décembre 1975 elle s’engage à verser une rente annuelle de 20 000 $ à chacun des auteurs ainsi qu’à la publication de la mention « Superman crée par Jerry Siegel et Joe Shuster » au générique de chaque bande dessinée et de chaque film (la mention n’apparaît pas sur les jouets). C’est assurément un beau cadeau pour les deux artistes, qui enterrent définitivement la hache de guerre en participant en 1978 à l’avant première du film !
Du côté de la justice, les choses se compliquent davantage lorsque la cour d’appel, bien que confirmant le renouvellement de la cession de copyright pour 28 ans de plus, juge aussi que le tout premier épisode de Superman publié dans Action Comics n’appartient pas à DC, mais bien à Shuster et Siegel puisqu’il s’agit d’un remontage de planches qui ont été créés dés 1933 avant leur achat par National. Ce jugement très important donne de fait à Siegel et Shuster les droits de l’épisode de Superman publié dans Action Comics #1 et de tout ce qui en est dérivé. Pour résumer, seul le premier épisode leur appartient et ils en détiendront les droits à la fin du renouvellement du copyright. Tout le reste (ayant été crée alors qu’ils étaient sous contrat avec DC) appartient en revanche à la compagnie. C’est un jugement essentiel car si Shuster et Siegel détiennent le copyright du tout premier Action Comics, ils détiennent forcément des parts sur tous les produits dérivés de ce numéro, à savoir…tous les épisodes suivants et les personnages crées dans Action Comics #1 comme Clark Kent ou Loïs Lane. Ils peuvent ainsi mettre fin au copyright en 1994 et réclamer une indemnisation substantielle pour toutes les séries Superman (réutilisant Clark, Loïs et l’homme d’acier) publiées à partir de cette date.

A la mort de Siegel en 1996 (quatre ans après celle de Shuster) ce sont Joanne et Laura, la fille de Jerry, qui remplissent un formulaire en 1998 signifiant la fin des droits de DC sur le copyright. Après la mort du créateur, les héritiers directs ont en effet la possibilité de reprendre les droits à sa place. Selon la législation américaine, ils ont droit à un délai de cinq ans après la date butoir (1994) pour engager la procédure. Les deux femmes ont donc essayé pendant quatre ans d’arriver à un accord à l’amiable avec DC, mais n’étant toujours pas satisfaites des propositions de la firme, elles sont allées au bout de leur action en réclamant une part sur tous les comics Superman. Un compromis signé par l’avocat des Siegel voit tout de même le jour en 2001, rachetant les 50% de la famille contre des millions de dollars, mais il est refusé par les Siegel.
Cette action est jugée tout à fait valide par un tribunal, au grand désespoir de DC qui doit désormais partager 50 % de ce qu’il publie avec la famille de Siegel depuis 1999. La famille de Shuster, quant à elle, n’a droit à rien. Shuster ne s’est en effet jamais marié et n’a jamais eu d’enfants. En l’absence d’héritier direct, c’est DC qui garde les 50 % restant non réclamés du personnage.
La firme fait bien évidemment appel, prétextant que le Superman publié dans les années 2000 n’a plus rien à voir avec le personnage crée en 1938. Il n’a plus vraiment le même costume, le S sur la poitrine a été stylisé et l’univers du héros a été totalement développé et modifié. Par exemple, dans le premier épisode, Superman ne pouvait pas voler, alors qu’aujourd’hui il peut sans difficulté passer d’une planète à l’autre.
Après un ultime appel de la décision par DC en 2008 c’est une énorme bataille légale pour savoir qui détient quoi et en quelle proportion les planches d’Action Comics #1 influent sur les aventures actuelles du héros afin de déterminer la compensation due aux Siegel. Ce jugement a d’ailleurs probablement conditionné le changement assez significatif du look du héros en 2012, aussi bien dans le film Man Of Steel que dans les bandes dessinées (plus de slip rouge au dessus des collants bleus et le costume transformé en armure).
En 2002, les Siegel demandent même à récupérer les droits de Superboy, ce qu’un premier jugement confirme en 2006, obligeant la firme à stopper net les aventures du jeune Superman dans ses bandes dessinées. Les producteurs de la série télévisée Smallville (racontant les aventures du jeune Clark Kent) envisagent même d’arrêter la diffusion de la série sous peine de poursuites rétroactives de la part des Siegel. DC fait encore une fois appel et un autre juge casse la précédente décision un an plus tard. Les directeurs de Warner et les acteurs de la série peuvent alors pousser un soupir de soulagement ! Superboy refait son apparition dans les comics de DC après avoir disparu pendant une année (un ennemi de Superman, nommé Superboy-prime s’était même fait rebaptiser Superman-prime durant ce laps de temps).

Début 2010, les Siegel sont toujours en attente de jugement par rapport au procès de 1999 qui leur donne le copyright de Superman. La chose est compliquée puisqu’il faut déterminer ce qui est réellement un dérivé du Superman de Siegel et Shuster dans les épisodes de Superman publiés depuis 1999, afin de comptabiliser le montant du dédommagement que DC doit verser aux héritiers de Siegel.
Si DC se trouvait dépossédé des droits du personnage, elle possèderait tout de même le trademark, ce qui empêcherait légalement les héritiers de Siegel et Shuster de publier les aventures de leur héros dans une revue intitulée Superman ou Action Comics ! DC pourrait à la rigueur continuer de publier de nouvelles aventures, mais serait obligé de verser une compensation aux héritiers.
En clair, DC risquerait de toujours posséder le nom de la revue Superman et Action Comics, mais n’aurait peut être pas le droit d’y inclure les aventures de son personnage principal sauf compensation, tandis que les Siegel et Shuster pourraient publier à l’envie le premier épisode d’Action Comics (et des épisodes inédits dérivés de celui-ci) dans une revue qui ne pourrait pas s’appeler Superman !
Et ce n’est pas tout ! En 1978, le Congrès Américain avait fait passer le renouvellement tacite des droits de 28 à 47 ans, reportant ces derniers jusqu’à 75 ans (c’est-à-dire 28+47). Si cela ne gêne en rien les actions des Siegel (puisque cette règle ne s’applique pas pour les droits signés avant 1976), cette décision possède tout de même un corollaire de taille. La mesure de fin de copyright est désormais étendue aux héritiers indirects ! Cela permet donc désormais aux descendants de Shuster de réclamer leur part du gâteau. Un neveu du dessinateur fonde alors un « Shuster Estate » (c’est-à-dire une association) afin de mettre fin aux droits en 2013 (1938+75) et de récupérer les 50% restants de l’homme d’acier.
L’avocat des Siegel, Mark Toberoff, décide à cette époque de définitivement régler le problème : il invite les héritiers du scénariste à demander beaucoup plus et redemande que les droits qui leurs reviennent soient en intégralité reversés aux Siegel. Les avocats de DC utilisent quant à eux tous les moyens possibles et imaginables à leur disposition pour faire pression sur les juges et les jurés. En 2012, la compagnie retrouve même une vieille publicité datant d’avant Action Comics #1 et présentant en noir et blanc la couverture du futur magazine. Estimant que les Siegel n’ont pas demandé de fin de copyright sur cette publicité (antérieure au premier épisode publié de Superman), DC demande à ses avocats d’invalider la procédure de 1999 puisque selon eux ils détiennent la première apparition du Superman original. Mais un juge révoque cette requête, estimant que sur cette publicité, on ne voit ni le nom de Superman, ni ses couleurs, et que ce personnage pourrait être n’importe qui. DC possède selon le juge les droits d’un personnage musclé avec une cape, mais anonyme et en noir et blanc. Les avocats de la firme s’en prennent ensuite à l’avocat principal des Siegel, prétextant un conflit d’intérêt avec ses autres activités.

En Octobre 2012, le juge Wright déboute le « Shuster Estate », estimant que les représentants de ce dernier ont complètement abandonné les droits du héros lors d’un arrangement avec DC au moment de la mort du dessinateur. La compagnie avait en effet réglé les dettes de Shuster à son décés contre, selon le juge, un abandon des droits du copyright. Cela permettait ainsi à DC de récupérer 50% du personnage, mais les héritiers ont encore la possibilité de faire appel.

En 2013, la quête des droits de l’homme d’acier prend une tournure définitive. La 9ème cour d’appel des Etats-Unis donne l’intégralité des droits de Superman et de ses dérivés à DC, jugeant que le compromis signé par l’avocat des Siegel en 2001 (pourtant réfuté par les Siegel) fait foi de contrat de cession. DC (Warner) possède donc désormais la totalité des droits du héros contre quelques millions de dollars, comme le stipulait ledit contrat (cette décision sera d’ailleurs confirmée en fevrier 2016). Quelques mois plus tard, la même cour d’appel déboute définitivement le « Shuster Estate ».
Le contrôle total de la franchise Superman est désormais sécurisé par DC et Warner, qui peuvent exploiter le personnage à leur guise sans avoir à dépenser plus d’argent que stipulé par le contrat de 2001.

3. Batman, un héros de l’ombre.
Quelques mois après la mise en place des premiers numéros d’Action Comics Harry Donenfeld, qui comprend qu’il détient une mine d’or avec le personnage de Superman, demande à ses collaborateurs de lui fournir le plus rapidement possible d’autres super-héros. Vin Sullivan rencontre alors ses auteurs avec une seule consigne en tête : créer un nouveau justicier masqué qu’il pourra mettre en couverture de Detective Comics. Conformément à la thématique du magazine, toujours orientée pulp, il recherche un personnage plus urbain que l’homme de Krypton, un détective costumé qui mènerait des enquêtes sur le modèle du Shadow.

Lorsqu’il apprend que Siegel et Shuster sont, grâce aux deux magazines et au strip, rémunérés autour de 800$ par semaine, Bob Kane, un jeune artiste de 23 ans promet de relever le défi en un week-end. Kane travaille déjà pour le major Nicholson (il réalise la série « Rusty and His Pals » pour Adventure Comics) mais ne touche que 35$ par semaine. Comme il le racontera plus tard en interview, il est persuadé du fait qu’il peut faire « largement aussi bien » que les deux auteurs de Cleveland et espère ainsi obtenir une rémunération au moins équivalente. Kane, de son véritable nom Bob Kahn est officiellement né dans le Bronx en 1916, mais ne dispose d’aucun certificat de naissance. Son père est lui aussi un dessinateur (il réalise des gravures pour différents quotidiens) qui encourage quotidiennement le jeune garçon dans sa passion : le dessin. Le génie artistique de Kane réside alors principalement dans l’imitation : il peut redessiner à l’identique toutes les planches qui lui tombent sous les yeux. C’est d’ailleurs pour son imitation du strip Just Kids qu’il remporte son premier concours à l’âge de 15 ans. Persuadé de devenir un jour l’un des artistes les plus importants de la bande dessinée et totalement confiant en ses capacités, Kane est de plus doté d’un physique avantageux. Très affable, au charme ravageur, Kane acquiert dés son adolescence une réputation de « coureur » et de personne à fréquenter si l’on veut rencontrer de jeunes demoiselles. Autant dire qu’il se fait beaucoup d’amis au collège, dont un certain Will Eisner, futur créateur du Spirit.
Kane intègre une école d’art à Manhattan avec le soutien financier de sa famille. C’est à ce moment qu’il change légalement de nom, persuadé que ses origines juives pourraient être un désavantage pour la suite de sa carrière. Il entame ensuite la tournée des éditeurs et des maisons de production, laissant ses portfolios dans la majorité d’entre elles souvent sans aucun retour. Après avoir travaillé quelques temps dans l’usine de son oncle, il est finalement embauché dans le studio d’animation des frères Fleisher. Là bas, il « nettoie » les images qui servent aux dessins animés produits par la compagnie avant d’entrer quelques mois plus tard dans le studio d’artistes crée par son ancien camarade de classe Will Eisner. Il réalise ainsi quelques planches pour Vin Sullivan et le Major Wheeler-Nicholson avant de quitter le studio, préférant largement travailler en solitaire.
Si Kane est un dessinateur très convenable pour les comics du major (son niveau est encore à améliorer), il n’est en revanche pas vraiment à l’aise lorsqu’il s’agit d’écrire ses propres histoires. C’est sa rencontre avec le jeune Bill Finger lors d’un cocktail qui va changer la donne.

Bill Finger a toujours rêvé d’être un écrivain célèbre. Malheureusement, et en dépit de ses dispositions pour l’écriture, un mariage précoce et la naissance rapide de son premier enfant bouleversent ses projets initiaux. Lorsqu’il rencontre Kane, il vend des chaussures pour subvenir aux besoins de sa famille, espérant des jours meilleurs. L’artiste lui propose alors de collaborer à ses histoires moyennant quelque compensation financière. Le charisme du dessinateur opère et Finger accepte le job sans conditions. Avec Finger aux commandes, les histoires de Kane franchissent un palier et ce dernier commence à écouler de nombreuses séries chez National, dont « Rusty and his Pals  » évoqué plus haut. Si les histoires sont écrites à quatre mains, seul le nom de Kane apparaît pourtant sur les planches livrées à la compagnie. Finger se satisfait en effet parfaitement de son statut d’homme de l’ombre et il ne désire absolument pas être célèbre, ce qui arrange de fait le dessinateur, constamment en recherche d’une certaine notoriété.

Les détails précis de la création du Batman restent à ce jour encore flous et sujets à controverse. Si Kane a toujours prétendu avoir crée Batman tout seul, il a néanmoins progressivement admis l’importance de Finger dans le processus, surtout après la mort de celui-ci. Pour sa défense, Kane a même proposé à ses contradicteurs des esquisses d’un Batman datant d’avant 1938, mais beaucoup restent toujours convaincus du rôle essentiel et indispensable de Finger dans la création du personnage.
Selon toute vraisemblance, Kane se met au travail dès qu’il sort du bureau de Sullivan. Si l’on en croit le dessinateur, il crée une figure de base, un contour de silhouette sur laquelle il va poser différents costumes. Fan de Flash Gordon, le strip d’Alex Raymond dont il recopie pour le plaisir des planches entières, il utilise comme modèle un dessin de la série où le héros est pendu au bout d’une liane. C’est tout du moins la théorie de Arlen Summer dans le magazine Alter Ego #5 daté de 1999. Et il est vrai que la position du héros dans cette case ressemble à s’y méprendre à celle de Batman sur la couverture de Detective Comics #27 lors de sa toute première apparition. Cette théorie peut tout de même être nuancée par le fait que ce n’est peut être pas Kane, mais l’un de ses « assistants », qui serait à l’origine de ladite couverture.
En utilisant ainsi le contour crée (ou recopié), Kane place tout d’abord des ailes artificielles attachées aux bras de son héros, à la manière de celles de Leonard de Vinci, dont il a certainement étudié les dessins lors de ses études. Il affuble ensuite son personnage d’une tunique rouge vif et le baptise Bird-Man ! Sur ce point aussi, la référence aux hommes oiseaux du strip de Raymond est légitimement envisageable.

D’après Gerard Jones dans son livre Men of Tomorrow (Basic Books, 2004), Kane montre à Finger le fruit de ses recherches dès le lendemain. Ce dernier ne trouvant pas le design du personnage cohérent avec le thème du magazine, il suggère au dessinateur un personnage plus sombre et mystérieux, qui lorgnerait vers le Shadow. Il préconise d’enlever les ailes aux bras du personnage pour les remplacer par une cape en forme de chauve souris, arguant que cet accessoire plus sombre lui permettrait entre autres de pouvoir se dissimuler dans l’obscurité. C’est, selon toute vraisemblance, encore Finger qui demande à Kane d’enlever les pupilles du masque de Batman (un simple domino à la façon du Phantom) pour ne laisser que du blanc, nettement plus inquiétant. Il change aussi le nom du personnage : le Bird-Man devenant finalement le Bat-Man. Le nom même du Bat-Man est loin d’être révolutionnaire, la symbolique de la chauve souris étant déjà utilisée dans de nombreux pulps. On peut ainsi trouver un Bat-Man dans les pages des pulps du Shadow ou de Doc Savage.

Une fois le nom entériné, les deux auteurs décident ensuite de remplacer le domino par un masque à la façon de Douglas Fairbanks dans «le film « La marque de Zorro » et d’y ajouter des oreilles pointues. Ils n’ont pour le moment pas développé d’origines particulières à leur héros, il s’agit simplement, comme la grande majorité des personnages de pulps de l’époque, d’un milliardaire qui s’ennuie et qui veut combattre le crime pour s’occuper. Un symbole stylisé de chauve-souris sur la poitrine parachève le design et Kane retourne, comme il l’avait promis à Sullivan, présenter son idée à son éditeur dés le lundi. Sullivan est plutôt convaincu par le concept et propose à Kane un contrat de 6 pages dans le numéro 27 de Detective Comics, dont Batman fait la couverture en Mai 1939, soit presque un an après la création de Superman.

Contrairement à Siegel et Shuster qui étaient prêts à tout signer pour voir leur personnage publié, Kane (toujours selon Gerard Jones) fait appel à un avocat. Il négocie de cette manière un contrat plutôt favorable dont la teneur exacte n’est pas connue. Il semblerait que Kane ait aussi été amplement conseillé par son père, lui aussi artiste et au fait des pratiques contractuelles de l’époque. A aucun moment le nom de Finger n’est évoqué, ce dernier continuant d’être payé en « sous-main ». Le dessinateur se met également à l’abri de toute contrainte financière lors de la renégociation de son contrat quelques années plus tard. Comme on a pu le détailler dans la partie précédente, Kane avait en effet menti sur son âge et signé son tout premier contrat alors qu’il n’était pas encore majeur, rendant celui-ci caduc. Menaçant les dirigeants de National de dénoncer le contrat et de repartir avec l’entière propriété du personnage, il en profite pour renégocier ce dernier en sa faveur. On comprend mieux désormais l’apparition précoce de la mention « Batman crée par Bob Kane » dans les comics et le fait qu’il n’y ait jamais eu le moindre procès concernant les droits du personnage. Kane a atteint son objectif, il est désormais riche et célèbre. Ce n’est malheureusement pas le cas de Bill Finger, qui meurt seul en Janvier 1974, sans le sou, malade et oublié de tous dans un petit appartement. Preuve du désintérêt total de l’industrie vis-à-vis du scénariste, personne chez DC ne voudra récupérer les tonnes de documents, de scripts et de recherches que le fils de Finger retrouve dans l’appartement de son père à sa mort. Poussé par la horde de fans et de scénaristes qui n’hésitent pas à clamer tout haut le rôle de Finger dans la création du personnage, Kane a au fil des ans modifié son discours, passant du récit d’une création solitaire à celui d’une collaboration créative. Il faut dire aussi que Kane a toujours été prisonnier de son discours : contrairement à Siegel et Shuster, Bob Kane n’a en effet jamais voulu admettre qu’il employait des artistes pour écrire, voire même dessiner le personnage à sa place. Il était selon lui le seul responsable des dessins de l’homme chauve souris pendant toutes ces années et pourtant le nombre d’artistes qui reconnaît avoir travaillé pour Kane augmente de manière impressionnante au fil des années. On peut citer notamment les noms de Sheldon Moldoff, de Jim Mooney et surtout de Jerry Robinson. Tous ces artistes reconnaissent ainsi avoir dessiné du Batman dans les années 40 sans être pourtant crédités. A sa décharge, Kane a certainement plus joué le rôle d’un superviseur que d’un créateur, donnant une ligne directrice et approuvant les épisodes des autres artistes qu’il employait. Il reste donc un rouage important de la création et du succès de l’homme chauve-souris. Si Kane ne signe peut-être réellement que le premier épisode de Batman, ce que deviendra le personnage y est déjà présent.
Lors d’une soirée mondaine, le commissaire Gordon raconte à son jeune ami milliardaire Bruce Wayne une de ses dernières aventures en tant que chef de la police de Gotham. Parti à la recherche d’un scientifique devenu fou qui enferme des passants dans une cloche de verre remplie de gaz mortel, il se retrouve un jour nez à nez avec un mystérieux personnage à l’allure de chauve-souris. Ce dernier bouche l’arrivée de gaz avec un mouchoir et fait exploser en mille morceaux la cloche à coups de poings avant de poursuivre le méchant et de le faire tomber dans une cuve d’acide. Le « Bat-Man » s’enfuit alors avant que la police ne puisse mettre la main sur lui. Wayne trouve l’histoire fascinante et prend alors congé du commissaire. Le lecteur est alors bien étonné d’apprendre, au détour de la dernière case de l’histoire, que le milliardaire est en réalité le fameux Bat-Man !

Cet épisode est très court mais pose pourtant largement les bases de ce que seront les futures histoires de Batman. Le scénario est efficace et sans temps morts (on reconnaît d’ailleurs bien là la patte de Bill Finger et son amour des gadgets rocambolesques). L’épisode mêle action (la poursuite du méchant), mystère (l’apparition du super-héros) mais aussi le côté enquête lorsque Batman explique au criminel les tenants et les aboutissants de ses plans. Le final est quand à lui plein de surprises, puisque l’on apprend l’identité du héros de manière plutôt impromptue à la dernière image. Les dessins sont assez irréguliers, les visages et les perspectives variant souvent d’une case à l’autre. La mise en page et l’agencement des dessins sont très classiques, voire un peu trop cloisonnés, mais l’énergie qui s’en dégage et le design mystérieux du héros font mouche.
Si le dessinateur du deuxième épisode de l’homme chauve souris n’est pas connu (c’est peut être Bob Kane lui-même), celui du troisième numéro ne fait en revanche aucun doute : il s’agit de Jerry Robinson ! Robinson est un jeune dessinateur que Bob Kane rencontre sur un terrain de tennis. Comme Batman a beaucoup de succès et lui demande de plus en plus de temps, il lui propose de travailler pour lui. Plus que doué, le talent de Robinson explose sur chaque page qu’il dessine. Contrairement à Kane, il effectue de véritables mises en page et non pas un agencement régulier de cases. Le talent de Robinson est d’ailleurs tellement évident que DC cherche à l’embaucher directement (tout comme Finger), ce qui n’arrange pas les affaires de Kane.

Le troisième numéro n’est pas écrit par Finger, qui a pris du retard et ne peut livrer l’histoire en temps et en heure. Voyant qu’il ne pourra pas fournir de script et que les délais se raccourcissent, Kane demande alors à Sullivan de lui déléguer au plus vite un scénariste : l’éditeur propose l’un de ses amis, Gardner Fox.
Ce dernier propose une histoire plus réaliste que les précédentes et qui ancre véritablement le personnage dans le monde réel. Bat-Man est blessé par balles lors de cet épisode et cette péripétie le rend tout de suite beaucoup plus humain aux yeux des lecteurs, ce qui n’était encore jamais arrivé. Son statut de héros de l’ombre, implacable et invincible est sérieusement mis à mal, ce qui n’est encore jamais arrivé à aucun personnage de comics. Il est d’ailleurs intéressant de constater que dans cet épisode, Fox prend le contrepied total de ce que proposent Siegel et Shuster sur Superman : Batman est un homme et il est vulnérable ; les balles ne rebondissent pas sur lui et il ne peut compter que sur ses capacités athlétiques et son intelligence. Ce côté un peu plus terre à terre est immédiatement entériné par Finger dès le quatrième épisode où, avec Robinson, ils plongent petit à petit le héros dans une ambiance gothique et créent au fil des mois ses plus grands ennemis. Afin de ne pas faire d’ombre au personnage, la plupart des méchants de Batman ne possède pas de superpouvoirs, ce sont juste des criminels dérangés et grand-guignolesques, comme le Pingouin.

Le succès de Batman est phénoménal, à tel point que celui-ci apparaît désormais sur toutes les couvertures de Detective Comics et que le nombre de pages qui lui sont consacrées double, voire triple d’un mois sur l’autre, obligeant Kane à embaucher de nombreux artistes. Il reste tout de même un point important à éclaircir : les origines de Batman, laissés jusque là en suspens. Pour répondre à la curiosité insatiable des lecteurs, Sullivan demande à Kane et à ses acolytes de plancher sur celles-ci et de leur livrer une histoire exceptionnelle. C’est chose faite au septième épisode (Detective Comics #33) , où Finger nous dévoile les raisons de l’existence du justicier.

Alors qu’ils sortent du cinéma, Thomas Wayne, sa femme Martha et leur fils Bruce sont attaqués par un voleur à la tire. Lorsque le père de famille intervient, le bandit lui tire dessus, ainsi que sur son épouse, les blessant mortellement. Agenouillé devant le cadavre de ses parents, le jeune Bruce jure alors de se venger et d’éradiquer le crime par tous les moyens. On peut remarquer que les origines de Batman, si elles jouent sur le même ressort que celles du Kryptonien (un orphelin et l’envie de combattre le mal), sont quand même beaucoup plus réalistes que celle de l’homme d’acier. Finger propose en effet une véritable raison quand à la motivation du personnage : la vengeance ! C’est l’un des premiers auteurs à nous introduire de fait une approche psychologique quant à la genèse de son héros costumé. Si Superman est le gentil boy scout, qui décide de faire le bien parce qu’il a été élevé par des fermiers du Kansas qui lui ont donné le sens des valeurs, Bruce Wayne, n’est pour sa part motivé que par un désir de revanche. Le scénariste pousse la psychologie du héros là où personne d’autre n’avait encore osé aller, proposant de véritables origines et un canevas qui sera utilisé maintes et maintes fois lors de la création de nouveaux héros. Les origines de Batman et le meurtre de ses parents offrent d’ailleurs de manière ironique un parallèle avec la mort du père de Jerry Siegel. Ce n’est pourtant qu’une coïncidence puisque Siegel non seulement ne parlait jamais de son père, mais ne connaissait ni Kane, ni Finger.
Tout oppose les deux justiciers : Batman est un homme de l’ombre tandis que Superman est un extraterrestre agissant en pleine lumière et à la vue de tous. Les ennemis de Superman sont des politiciens véreux qui ne respectent pas la loi, ceux de Batman des psychopathes asociaux. Superman est un pur héros de science fiction, tandis que le chevalier noir est directement issu des pulps et des romans policiers. Batman n’est qu’un simple être humain, et tout comme le Shadow ou Dick Tracy, il compense son manque de pouvoirs par une série impressionnante de gadgets plus déjantés les uns que les autres : le Bat-avion, la Bat-corde, la Bat-cave etc… Cette abondance a le mérite de fidéliser un public de plus en plus jeune, qui veut absolument découvrir le nouveau gadget du mois.

Pourtant, poussées par Finger, Kane et Robinson, les aventures du chevalier noir prennent au fil du temps un tour sombre qui selon les éditeurs serait susceptible d’effrayer les parents. Les histoires de Batman fonctionnant à merveille et attirant de nombreux lecteurs, changer leur orientation pourrait donc s’avérer catastrophique en termes de ventes. Les auteurs ont alors l’idée d’introduire dans Detective Comics #38 un nouveau personnage haut en couleurs, un enfant auquel les tout jeunes lecteurs pourraient s’identifier (en tout cas plus qu’avec un extraterrestre ou un milliardaire) et qui permettrait de rajouter un peu de légèreté au strip : Robin !

Ses origines sont avec du recul très classiques : Dick Grayson est un tout jeune acrobate de cirque qui se retrouve sans famille lorsque ses parents sont assassinés par un mafieux en plein spectacle. Bruce Wayne, qui assistait à la représentation et qui ne peut s’empêcher de s’identifier au pauvre garçon, le prend alors sous son aile et l’adopte légalement, tout en lui apprenant à combattre le crime à ses côtés.
Robinson, Kane et Finger viennent de mettre au point pour la première fois un élément primordial de la mythologie de tout bon super-héros qui se respecte : le sidekick ! Comme son nom anglais l’indique, le sidekick (« compagnon de bagarre ») est un jeune personnage combattant aux côtés du héros qui agit comme un relief comique et joue la plupart du temps le rôle d’un faire-valoir. En dehors de l’aspect identification, le sidekick propose aussi une réelle avancée pour les scenarii et les dialogues. Puisque le justicier a désormais quelqu’un à qui parler, les scénaristes peuvent désormais s’éviter les scènes d’exposition où le héros parle tout seul pour dévoiler son plan. Les dialogues deviennent de fait beaucoup plus dynamiques et les histoires plus complexes, puisque tout peut naturellement être expliqué au détour d’une conversation entre les deux héros. Robin, personnage au costume jaune et rouge qui peut difficilement se fondre dans l’obscurité permet de plus un contrepoint à la noirceur du héros principal en introduisant des éléments humoristiques. Pour la petite histoire, il semble que ce soit Finger et Robinson qui créent le personnage, Kane ayant proposé à la base un compagnon s’inspirant de la mythologie grecque.
Peu à peu, les aventures de Batman et Robin s’adoucissent. Le héros n’utilise désormais plus d’armes à feu et travaille main dans la main avec la police. Il est devenu en quelques mois un modèle parfait pour les jeunes lecteurs Américains. Dans la même optique, on introduit en 1943 le majordome Alfred, qui devient en quelque sorte la « nounou » des deux héros totalement aseptisés. Batman n’est plus un personnage sombre et solitaire, il est entouré d’amis et de proches au caractère nettement plus léger que le sien.
Ce nouveau succès de la firme National est synonyme de jackpot ! Donenfeld voit ses bénéfices, déjà conséquents avec Superman, crever le plafond ! Le strip Batman et un autre magazine mensuel nommé… Batman font d’ailleurs leur apparition au printemps 1940 afin de capitaliser sur le succès naissant du personnage. Pour fêter la venue de ce nouveau magazine, Jerry Robinson, Bob Kane et Bill Finger introduisent au lecteur la nemesis ultime du chevalier noir et le plus célèbre des super-vilains : Le Joker !

Tout comme Batman, la création du Joker est sujette à polémique puisque Kane, Finger et Robinson en revendiquent chacun la paternité. Il s’agit d’un criminel psychopathe déguisé en clown dont le visage blanc est barré d’un rictus perpétuel et qui n’hésite pas à tuer au hasard en utilisant un gaz hilarant empoisonné. Le personnage n’est tout d’abord pas censé survivre à sa première aventure mais Whitney Ellsworth, alors éditeur des séries Batman, est persuadé que le Joker a du potentiel. Il demande donc aux auteurs de changer la dernière case de l’histoire quelques heures avant l’envoi chez l’imprimeur et le criminel survit, prêt à refaire son apparition quelques numéros plus tard. On ne connaît pas le véritable nom du Joker ni même ses origines, ce qui le rend encore plus terrifiant et mystérieux. Il faudra d’ailleurs attendre 1951 pour savoir comment le personnage est devenu ce qu’il est : il s’agit d’un ingénieur chimiste qui sous le nom de Red Hood s’était livré à un vol de produits dangereux. Pourchassé lors d’un cambriolage par Batman, il tombe dans une cuve de substances corrosives qui vont blanchir sa peau, le défigurer gravement et lui faire perdre à tout jamais la raison.
D’après Finger, Kane est un jour venu le trouver en lui demandant de participer à la création d’un vilain ressemblant à un clown. Trouvant l’idée et les dessins de préparation de Kane trop enfantins pour ce genre de personnage, il l’oriente alors vers une photo de Conrad Veidt dans le film The Man Who Laughs comme référence principale. Robinson n’aurait donc participé que de loin à la création du personnage, intervenant toutefois dans le design du personnage par le biais d’une carte à jouer sur laquelle est dessinée un joker. Cette thèse est contredite par Robinson qui revendique non seulement l’idée initiale du criminel, mais aussi celle de son design et de son caractère. Il affirme que c’est en voyant ses propres recherches que Finger a pensé à Veidt et que ce dernier n’a fait qu’exécuter le script suivant ses idées de départ.

Comme bien souvent dans ce genre de processeur créatif impliquant plusieurs personnes, on ne saura jamais qui a réellement eu l’idée du Joker, la réponse se trouvant vraisemblablement un peu entre les deux versions exposées plus haut. Quoiqu’il en soit, le criminel au sourire meurtrier ainsi que ses complices confortent le succès de la série et de son personnage principal.

Le succès phénoménal de Superman et de Batman entraine un véritable effet de mode au sein des éditeurs de l’époque : les super-héros. Au fil des mois et des ventes astronomiques des deux personnages précités, un nombre incalculable de compagnies fleurissent et proposent des centaines de nouveaux justiciers portant des costumes aux couleurs bigarrées, aux muscles saillants et aux pouvoirs surhumains. L’industrie devient donc, par le biais de ces héros extraordinaires, l’une des plus rentables de la période aux Etats-Unis de même qu’un incontestable phénomène de société. Au début des années 40, on estime à plus de 10 millions le nombre de comics vendus tous les mois et publiés par de nouvelles compagnies prêtes à tout pour profiter du succès rencontré par ces demi-dieux des temps modernes. Rien qu’en 1940, on compte déjà plus de 50 éditeurs pour plus de 300 publications différentes (alors qu’il n’en existait qu’une toute petite dizaine quatre ans auparavant).
Les strips ; s’ils restent encore reconnus comme un art noble auquel aspirent tous les dessinateurs de l’époque, laissent donc progressivement la place à ces revues d’un niveau graphique ( il faut bien le reconnaître) bien plus faible mais débordant de vitalité, de naïveté et d’énergie. La maîtrise technique qui fait défaut à ces revues et l’amateurisme de certains dessinateurs sont largement compensés par la fluidité des histoires, leur fraîcheur et surtout leur grande accessibilité qui se retranscrit dans chaque numéro. Les « sweatshops », ces ateliers de production dont on a parlé précédemment pullulent dans tous les coins de New York afin de satisfaire la demande qui croît de manière impressionnante. On y trouve ainsi des petits locaux, parfois des petits appartements où une dizaine d’artistes, d’encreurs, et de lettristes s’affairent telles des fourmis sur un numéro qui doit être absolument rendu le lendemain.

Les comics sont pourtant victimes d’une étrange dichotomie : si les récits sont pour la plupart orientés vers un jeune public (des adolescents ou des enfants), la guerre qui fait rage en Europe et qui menace les Etats-Unis introduit des thèmes de plus en plus matures. Il n’est en effet pas rare de voir certains héros combattre des espions nazis ou Japonais avant même l’entrée en guerre des USA ! C’est ce mélange de merveilleux et de contemporain, associé à un prix plus qu’attractif qui permet ainsi une réussite fulgurante des super héros.
Si la période allant de 1933 à 1954 est baptisée l’âge d’or des comics, celui des super héros commence en 1938 pour s’achever en 1951. Parmi les firmes les plus importantes de la période, on pourra en distinguer quatre principales qui resteront à jamais des précurseurs et dont les personnages sont toujours, d’une manière ou d’autre autre, en activité.

 

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